Le Débat Stratégique Nº63 -- Juillet 2002
Le discours Bush du 24/6 incohérence ou militarisme ?
Par Alain Joxe
Dans son discours du 24 juin, le feu
vert donné par le Président Bush à la
liquidation de la présidence de l’Autorité
Palestinienne contredit évidemment
la formule nouvelle exigeant des
élections libres et le fonctionnement de
l’état, selon les critères démocratiques
de la good governance. Avant d’accorder
la souveraineté et de garantir la fin
des souffrances du peuple palestinien,
il exige que les Palestiniens exhibent
un état néolibéral impeccable. Mais
ils doivent avant cela choisir, sous
menace de mort un chef d’état qui
plaise aux Etats-Unis.
L’« étonnement » de l’Europe
Comprendre où va l’Amérique devient difficile aux Européens, même aux
Britanniques. Reçu par le président Arafat dans le bunker de la Muqata’a
à Ramallah, entouré de chars et de bulldozers blindés géants, le Ministre
français des Affaires Etrangères, de même que M. Moratinos, représentant
l’Union Européenne, ne peuvent que réaffirmer que des élections doivent
avoir lieu, mais que c’est aux Palestiniens de désigner librement leurs dirigeants.
Le président Chirac l’a redit. La liberté d’élections, conditionnées sous
menace de mort est une contradiction dans les termes. Cependant, comme le
rappelle « perfidement » un chroniqueur du Guardian, « c’est en général une
erreur d’estimer qu’un leader mondial est devenu fou c’est souvent parce qu’on
ne comprend pas sa cohérence. Bush exagère mais mais il n’est pas fou. Il
est au contraire très rationnel selon sa propre vision[1]. Il suffit d’admettre qu’en
réalité il ne place pas la priorité sur un processsus de paix au Moyen-Orient.
D’autres diront que le président Bush et son entourage sont totalement incohérents
mais qu’ils ne s’en rendent pas compte, car ils prennent au pied de la
lettre l’idée de la priorité absolue à la guerre mondiale contre le terrorisme,
dont la Palestine est pour eux un protagoniste exemplaire ; ils cessent de
penser politique et diplomatie ; ils ne voient pas que le gouvernement Sharon
pousse à l’extension du terrorisme islamiste et à la déstabilisation générale
du Moyen-Orient[2].
Guerre à la corruption ?
Certains, aux Etats-Unis soulignent le fait qu’une politique toute nouvelle
est annoncée par ce discours de Bush : le seul obstacle à l’appui enthousiaste
des Américains aux Palestiniens au futur Etat, c’est la corruption de leur
démocratie et la personne de Yasser Arafat perçu comme « terroriste ».
Tout ce qu’ils ont à faire c’est de choisir un gouvernement fiable - et de
cesser les attentats[3].
L’argument est faible, vu que la démocratie israélienne aussi est corrompue,
par les lobbys immobiliers et l’extrêmisme, les Etats-Unis pour
la défense des droits de l’homme et de la démocratie, pourraient faire
pression pour que les Israéliens cessent de prendre collectivement les populations
civiles en otage. Ce procédé n’a d’ailleurs jamais abouti à aucun
succès. Le gouvernement Sharon, par ses déclarations extrèmes et ses
menaces, pratique une self fullfilling prophecy s’opposant au retour à la
démocratie, aux droits de l’homme et à la paix dans la région.
La nouvelle formule américaine
met dans l'embarras le Secrétaire
Général de l’ONU, M. Solana et même
M. Shimon Perez. Celui-ci confie
officieusement que le discours de Bush
est « une erreur fatale » et considère
« qu’on peut s’attendre à un bain de
sang »[4]. Il ne se résoud néanmoins
pas à la rupture.
Stratégie unilatérale autiste
Mieux vaut formuler l’hypothèse la
plus simple, celle qui se vérifie au
jour le jour et sur le moyen et le long
terme : les Etats-Unis soutiennent
à fond la politique et la stratégie
purement militaire de Sharon ; l’idée
de créer deux états nations dans des
frontières sûres et reconnues, de viser
la réconciliation des deux peuples,
tout cela est non seulement abandonné
mais combattu par les Etats-Unis,
Démocrates inclus. L’apparente incohérence
américaine traduit, pour la
galerie, un débat qui, n’a pas eu lieu
franchement, entre le Département
d’Etat et le Pentagone et masque la
continuité de fait et la cohérence de
la politique israélo-américaine surtout
depuis l’approbation des opérations
de Jenin, de Naplouse et de Ramallah
en avril. Cette politique appuyée par
le parti religieux militaire entré au
gouvernement au printemps[5] admet
la poursuite active de la colonisation,
l’apartheid, l’expulsion lente, par
étranglement économique, en vue
d’annexion de l’ensemble de la Palestine
du Mandat, ou son statut final
de bantoustan dans un moyen terme.
Depuis le 11 septembre, les Etats-Unis
ne se sont jamais opposés pratiquement
à ce projet de destruction de la Palestine
qui mènera à la destruction d’Israël
comme démocratie[6] ; de plus ils ont
appuyé de facto l’accélération des
colonisations et la pression purement
militaire qui pousse la jeunesse palestinienne
dans un désespoir suicidaire.
Face à la continuité et la cohérence
de cette stratégie unilatérale, l’Europe
devrait faire l’effort d’y opposer,
plus clairement ses propres principes,
puisqu’on met en danger les bases
mêmes de sa politique, de sa diplomatie
et de sa sécurité dans son voisinage
géographique.
Alain Joxe
[1] Hugo Young, « We’ve missed the point of Bush’s Middle East policy. Obsessed
with war on terrorism the president is prepared to go it alone », The Guardian, june 26, 2002.
[2] Jonathan Freedland, « Bush’s fantasy Middle East plan is bound to fail. It will
strengthen those who want war, not peace », The Guardian, june 25, 2002.
[3] Serge Schmemann, NYT, Bush’s speech quietly declared a new US policy in Middle
East, NYHT, july 2, 2002, p. 5.
[4] Jonathan Freedland, ibid.
[5] Le Monde, 7-8/4/2002,p.3.
[6] cf. l’ouvrage critique très précis d’une universitaire
israélienne (Université d’Utrecht et de Tel Aviv), chroniqueuse au journal Yediot Aharonot, Tanya Reinhart, Détruire
la Palestine ou comment terminer la guerre de 1948, traduit de l’anglais par Eric Hazan, La fabrique, Paris 2002,159 p.
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