Le Débat Stratégique Nº64 -- Septembre 2002

Un an après : l'anti Bushisme n'est pas de l'anti-américanisme

Par Alain Joxe


Depuis l'attentat du 11 septembre, la victimisation des Etats-Unis en général et la campagne globale contre le terrorisme servent de paravent à une politique d'extrême droite du gouvernement Bush Jr.. Antisociale à l' intérieur, guerrière à l'extérieur, et finalement désordonnée et arrogante, cette politique provoque une série d'analyses hostiles au maniement unilatéral de la planète tel que l'impose la tendance du parti Républicain qui tient le pouvoir exécutif à Washington.

Impunité exorbitante

Les débats les plus ouverts viennent des Etats-Unis, où les combats n'ont pas lieu à fleuret moucheté. Selon une partie des critiques le gouvernement actuel est un gouvernement populiste, religieux, militariste, qui veut une opinion massifiée et qui, grâce à l'instauration d'une sorte d'état de siège, commence à nier ou à délégitimiser toute opposition fondée sur des principes politiques démocratiques et sur les droits de l'homme. Cette question n'est pas négligeable car elle pose le problème de la morale d'Etat, à un moment où, par ailleurs la morale des entreprises chancelle dans le cadre mondialisé avec la crise des fausses comptabilités d'Enron et consorts. Le gouvernement Bush pour affirmer une morale d'Etat, proche de la loi de Lynch, viole les conventions de Genève dans la guerre d'Afghanistan et s'oppose frontalement au traité fondant le Tribunal Pénal International qui punira les crimes de guerres et les crimes contre l'humanité. Il se pense engagé dans une croisade mondiale, une lutte du bien contre le mal.
Il sait qu'en guerre on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs et pense sans doute comme l'Inquisiteur ordonnant le massacre des Albigeois que " Dieu reconnaîtra les siens ".
Il ne veut pas que ses militaires puissent être soumis à un jugement pénal international en cas de bavures. Sous la pression de Washington, certains gouvernements cèdent donc et signent des accords bilatéraux suspendant l' applicabilité du traité. Mais le gouvernement Bush ne pourra rallier aucun peuple à cette représentation, qui enferme l'armée américaine dans un privilège d'impunité exorbitant du droit commun.

Démantèlement du Moyen-Orient

Un an après l'attentat, le gouvernement Bush essaye toujours de capitaliser sur la souffrance des citoyens new-yorkais et la solidarité qu'elle suscite ; au lieu de désamorcer les causes de l'islamisme terroriste, il en maintient la flamme par une politique provocatrice. Il pousse le gouvernement Sharon aux extrêmes de la violation des résolutions de l'ONU et des conventions de Genève. Il préconise la guerre préventive contre Saddam Hussein, sans nouvelle résolution du Conseil de Sécurité, il humilie la monarchie jordanienne, destabilise le régime égyptien, exige des Turcs et des Pakistanais des prises de risques à leurs régimes militaires respectifs. Le trio Rice-Rumsfeld-Cheyney ne vise évidemment pas la libération des peuples et le progrès de la démocratie, mais une manière plus sûre de maîtriser les ressources pétrolières du Moyen-Orient, par la démolition de ce qui reste des légitimités étatiques de la région.

Le démantèlement de la dynastie Saoudite, corrompue et intégriste, paraît désormais envisagé. L'étude de la Rand Corporation, discutée au Conseil National de Sécurité, ne suscite pas que des critiques ; elle envisage une partition qui laisserait les lieux saints à la monarchie mais lui oterait les puits de pétrole. La " libération " militaire de l'Iraq est plus problématique, mais, depuis la guerre du Golfe c'est à une partition que l'on songe aussi. La pression sur l'Egypte provoque un refus tranchant de Moubarak, allié fidèle et dépendant de l'aide américaine, pour qui " en cas d'attaque de l'Irak, "aucun chef d'Etat arabe" ne pourra résister au rejet populaire ". L'Israël de Sharon, appuyé sur les milices religieuses des colons fait partie du dispositif archaïque de défi frontal aux états-nations du monde arabe. L'Etat Palestinien ne doit pas naître et logiquement, Sharon, par sa guerre de banlieue sans merci contre les exclus, mène l'Etat d'Israël à sa perte tout autant que les Palestiniens.

Le peuple américain ne disparaîtra pas : il regroupe l'émigration du monde entier, porte le fardeau de la défense de la liberté et de l'annonce des temps nouveaux de la " recherche du bonheur " un droit américain. Mais il y a des phases comme le moment actuel où l'oligarchie américaine produit des gouvernements néfastes non seulement pour une partie du peuple américain mais pour le monde entier.

Résistances


Ce n'est pas la première fois. Dans ces cas là, les Européens, en général, résistent, et les Etats-Unis eux-mêmes finissent par se ressaisir. Ils éliminent le Maccarthysme, ils préfèrent le containment de Kennan au roll back de Dean Rusk, la coexistence pacifique à la guerre froide.
La résistance européenne ne signifie pas qu'on se rallie au Stalinisme Soviétique au KGB et au Goulag. De même aujourd'hui en critiquant les Etats-Unis de Bush, personne ne songe à faire l'éloge de BinLaden, mais à défendre une certaine représentation européenne du progrès ; on préfère, si possible, une politique sociale à une politique antisociale, une politique pacificatrice à une politique guerrière, un savoir-faire diplomatique et sociologique capable de traiter des causes des malheurs plutôt qu'une volonté myope d'effacer leurs effets par le génocide des pauvres et d'affirmer la victoire des plus forts sur les plus faibles.
L'Empire économique euroaméricain sur le monde est un ensemble informel ; l' OTAN, alliance militaire datant de la guerre froide, ne peut plus représenter le ciment de ce système. La guerre est finie. Il s'ensuit que des débats surgissent, mettant en cause, la ligne suivie par le leader, sa politique internationale, sa stratégie militaire et policière et l'éthique juridique de l'exécutif. L'Empereur, à sa manière, cherche à maintenir la politique intérieure en vie aux dépends de la diplomatie.
Le monde euroaméricain, renâcle, pas seulement en Europe et pas seulement à gauche. Les agents d'influence des Etats-Unis commencent alors à crier à l' ? antiaméricanisme ". Mais c'est en fait de l'anti-Bushisme : l'anti-Bushisme est une forme de résistance à la face violente de la civilisation libérale. Ce n'est pas un anti-américanisme, de même que l'antisharonisme n'est pas de l'antisémitisme.

Alain Joxe





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