Le Débat Stratégique Nº64 -- Septembre 2002
Colombie : un Président adapté à la stratégie de Washington
Par José Sabogal
Le 7 août 2002 Álvaro Uribe a pris ses
fonctions de Président de la Colombie
(2002-2006). Malgré une abstention de
54%, son élection a été marquée par une
importante majorité lors du premier tour,
au mois de mai. Successeur de A.
Pastrana (1998-2002) le nouveau
Président des colombiens (40 millions) a
constaté dans son discours d'
installation que son administration
héritait d'un pays avec " 9 millions de
citoyens dans la misère, 57% dans la
pauvreté, 18% au chômage, 6 millions
sous employés, 34 mille assassinés et 3
500 enlevés contre rançon par année"[1].
Un héritage marqué
Depuis L. Gomez (1950-53) admirateur
enflammé de Franco et qui pendant la
violence des années 50 a appelé ses
partisans à chasser les libéraux, on ne
trouve pas un président ayant un profil
d'extrême droite aussi net, le premier à se
faire élire depuis 1982 sur le projet du
refus d'une solution négociée du conflit
armé et l'appel à la guerre " contre les
ennemis (internes) de la patrie ".
Homme d'action, Uribe a consacré la
majorité de sa vie à gérer ses nombreuses
propriétés et à se battre pour les valeurs
morales d'une société encore ancrée dans
le monde rural. La nostalgie collective
de l'Antioquia aristocratique est très
présente dans le discours d'Uribe :
rétablir l'ordre patriarcal (l'autorité du
père dans la famille, de l'État dans la
société et de dieu dans le monde) s'
inscrit dans une tradition régionale d'
Antioquia. Elle inspire le projet d'État
communautaire d'Uribe : libéralisme
économique - dans le sens le plus large
du modèle antioqueño (c'est-à-dire sans
inhibition ni restriction) et croisade
mercenaire contre l'insécurité qui
menace le "patrimoine individuel" et
"l'investissement étranger".
Une vision proche de l'idéologie de Bush
Si toutes les "vertus" d'Uribe ont séduit les colombiens, le succès du
nouveau Président ne peut pas se comprendre en dehors de la politique
antinarco de la fin de l'Administration Clinton et l'Alliance contre le Mal
déclenché par le Président Bush. Étouffé entre l'une et l'autre, le processus de
paix a échoué, ce qui signifie une victoire politique majeure pour les
groupes paramilitaires, qui dans l'intervalle ont doublé leurs
forces et les massacres.
Ennemi frontal des négociations de
paix et promoteur de groupes
paramilitaires depuis son poste de
gouverneur d'Antioquia (1995-1997),
le discours sécuritaire d'Uribe n'a
cependant trouvé vraiment sa place dans
le débat électoral qu'après les attentats
du 11 septembre. Dès la suspension
définitive - sous pression de
Washington[2] - de négociations de paix
(21/02/02) Uribe a pris la tête des
sondages. Avec le succès des
paramilitaires dans les élections
législatives, dont les chefs se réclament
de 35% des élus, les intentions de vote
pour A. Uribe ont doublé par rapport à
son principal adversaire. Tout en
admettant " l'infiltration de l'ultra
droite dans le législatif " le ministre de
l'Intérieur a promis une enquête[3] et une
commission d'observateurs de
l'organisation des états américains
(OEA) a dénoncé la pression des
paramilitaires sur les électeurs[4].
Pour rassurer quelques sénateurs
démocrates et républicains du
sous-comité pour l'Hémisphère
Occidental du Congrès américain qui s'
inquiètent sur l'essor des paramilitaires
en Colombie et, en particulier, " de leur
appui au candidat de tendance plus à
droite "[5], le Secrétaire aux affaires
politiques du département d'État, M.
Grossman, a affirmé que " face à la
tendance vers la droite que l'on observe
en France comme en Colombie - et qui
s'explique par la demande de sécurité
des citoyens - le gouvernement Bush a
demandé la permission du Congrès d'
utiliser l'aide antinarco aussi contre
les mouvements armées "[6].
Enfin, avant la fermeture officielle de la
journée électorale l'ambassadeur
américain à Bogotá s'est rendu au siège
national de campagne d'Uribe pour lui
manifester le soutien de son
gouvernement et fixer la date de la
première visite du nouveau Président à
Washington. " Le candidat d'extrême
droite triomphe en Colombie " estimait
en première page le New York Times du
lendemain.
Entre son élection en mai et la prise de
pouvoir en août, A. Uribe fit deux visites
à Washington et deux misions
nord-américaines - dont M. Grossman et
Ph. Chicola (directeur du bureau des
affaires andines au Département d'Etat) -
se sont rendues à Bogotá. Un agenda a
été défini : élaboration
d'une stratégie politico-militaire de
sécurité nationale, plus grande
participation américaine aux dépenses de
renforcement des Forces de Sécurité,
engagement plus important dans le
" Plan Colombie ". Pour sa part, Uribe a
demandé l'appui spécial à son
programme phare : la mise en place d'un
réseau d'informateurs armés composé d'
un million de citoyens au service de
forces de sécurité de l'État.
Très original de la part d'Uribe comme
réponse à la menace de FARC d'attaquer
les centres urbains, ce plan " s'adapte
tout naturellement à la guerre contre le
terrorisme de l'Administration Bush "
avait souligné le Washington Post le
lendemain des élections d'Uribe. En
effet, dans la récente redéfinition
stratégique de J. Arquilla (Professeur au
Collège naval de Monterey - Californie)
et D. Ronfeld (Rand) la guerre contre le
terrorisme et la guerre ambiguë [7]
colombienne sont pleinement assimilées.
Cette nouvelle doctrine, baptisée
swarming (essaimage), préconise " un
réseau de coopérations pour combattre
un réseau multidirectionnel opérant à
partir d'un sanctuaire soit en
Afghanistan ou en Colombie, par
exemple, où le démantèlement des plus
grands cartels de la drogue a favorisé
la prolifération d'autres groupes plus
difficiles à contrôler "[8].
Sous la direction d'une armée dont la
valeur militaire operationelle est
amoindrie par la corruption, ce réseau
des informateurs - paramilitaires dans le
sens exact du terme - risque de devenir l'
armée de tous contre tous et la guerre
ambiguë une véritable guerre civile à
forte incidence régionale. L'extradition
de Castaño, demandé par le Président
Bush (27/09/02), ne cherche pas l'
élimination de ce risque, bien au
contraire elle fait partie de la
recomposition des forces paramilitaires.
José Sabogal
[1] Proclama de la elección, El Tiempo, 27/05/02.
[2] "Washington s'impatiente quant au processus de paix ", Miami New Harald, 18/10/01.
[3] El Tiempo 27/03/02.
[4] El Espectator Bogotá 23/05/02.
[5] Comité des Affaires Internationales du Sénat. El Tiempo, 25/04/02.
[6] El Tiempo, 25/04/02.
[7] Site ambassade USA à Bogotá, 24/06/02.
[8] Notion introduite par l'administration Clinton pour justifier le Plan Colombie.
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