Le Débat Stratégique Nº64 -- Septembre 2002
Au delà d'Hussein
Par André Brigot
Iront-ils ? Avoir gagné la bataille en Afghanistan n'est pas décapiter Al
Qaïda de façon visible pour l'opinion américaine et mondiale. Plus la situation
politique se dégrade à Kaboul plus l'insuffisance de l'action militaire
apparaît. Cette administration est composée de véritables faucons,
agressifs, et d'un président inassuré électoralement. La super puissance ne
peut agiter des mois la menace et ne rien faire. Sous la pression des faucons de son
entourage Bush peut ignorer les velléités d'opposition du Conseil de
sécurité. Personne ne s'opposera inutilement à une guerre que l'
administration Bush souhaite, et à un certain niveau de crise la solidarité
occidentale et la dominance américaine jouera... Ces éléments pèsent pour une
intervention. Mais trop de raisons ne font pas une raison, ni une certitude.
Du droit à la force
On s'interroge alors sur la conduite
militaire de cette guerre. Peut-elle être
chirurgicale et toucher principalement le
cercle politique autour du dictateur ? S'
il existe vraiment des armes de
destruction massives pourquoi Hussein
ne les emploierait-il pas ? La population
irakienne n'apprécie pas Hussein ; mais
ce n'est pas le régime taliban et une
partie du ressentiment collectif s'oriente
sur l'embargo et les bombardements
anglo-américain depuis dix ans. Le
réflexe national jouera dans un Etat dix
fois plus vieux que les Etats-Unis. Une
guerre urbaine ouvrirait un type de
conflits bien plus difficile à remporter,
sur place et dans l'opinion
internationale.
Comme il est difficile de se prononcer
sur la faisabilité militaire de cette
intervention, soit parce qu'on se réfère à
la campagne d'Afghanistan, succès
militaire à l'issue politique douteuse,
soit parce qu'on doit apprécier les
capacités américaines en termes
techniques mais aussi vis-à-vis de
l'opinion nationale et internationale, les
positions se recentrent volontiers sur la
question de la légitimité. La faiblesse du
dossier juridique, communément admise,
procure une ligne temporaire de défense
ou d'attente. Chirac focalise ses réserves
sur la position du Conseil de sécurité.
En réalité de deux choses l'une soit il y
a une résolution et la question
stratégique globale n'en sera que
reportée ;
soit il n'y en a pas et l'Administration
Bush aura les mains libres.
Car ses conseillers, tels Rumfsfeld le
disent : " il ne s'agit plus des
observateurs mais de désarmer, et au-delà
de changer le régime ". L'argumentaire
juridique passe de la vérification à la
frappe pour " légitime défense
préemptive ". L'administration Bush
rappelle que l'intervention au Kosovo
s'était déjà passée de la résolution de l'
ONU. Analogie fallacieuse, car au
Kosovo les mouvements de population
et de réfugiés déstabilisaient déjà la
zone, alors qu'en Irak c'est l'
intervention qui aurait des
répercussions régionales.
Devant le recours résolu au militaire,
on ne peut se focaliser sur la légitimité
juridique internationale. Ce que le
Chancelier Shröder avait mis en lumière
en avançant il y a plusieurs semaines que
résolution de l'ONU ou non, il
refuserait la participation militaire de l'
Allemagne.
L'intervention américaine envisagée
sortirait clairement et ouvertement du
droit international. Dès lors, son enjeu
prend une ampleur " théorique " et une
application régionale.
- Théoriquement, il s'agit de se
prononcer sur le recours à la force, non
pas pour réprimer un déviant, mais pour
transformer des régimes politiques. La
Charte de l'ONU avait banni le recours à
la force. L'URSS avait avancé que son
intervention en Afghanistan en 79 visait
à moderniser un régime archaïque. C'est
dans cette ligne qu'il faut replacer les
objectifs de Bush. On ne peut pas se
limiter à la figure de l'adversaire -
menace dans une lignée talibans, Irak,
Soudan, Lybie, Somalie, Corée du
Nord… Il faut passer au recours à la force
comme moyen de modernisation
politique ou à l'occasion d'une
déstabilisation. Elle s'étend alors à des
régimes comme l'Arabie Saoudite, l'Iran,
pour des objectifs économiques : le
pétrole, mais aussi la Syrie, et pourquoi
pas l'Egypte…
- Il faut aussi considérer la situation
stratégique régionale issue d'une
intervention. L'Irak de l'après Hussein
est pensé comme démantelé entre une
large autonomie au nord et un lien entre
les chiites irakiens et l'Iran au sud. La
Turquie (et éventuellement l'Iran) craint
la constitution d'un Kurdistan réel qui
réanimerait son (leur) opposition
interne. La réaction des chiites irakiens
du sud pourrait être plus nationale que
religieuse, et l'Iran n'a pas envie d'être
pris entre un Irak et un Afghanistan
contrôlés par les E.U. La création de
nouveaux fronts locaux est donc
probable.
Sharon, qui représente la majorité des
Israéliens et joue sur leurs peurs,
profitera de la situation pour éliminer les
sites irakiens présentant des risques
virtuels pour Israël1. Il pourrait utiliser
une décomposition du territoire irakien
pour " inciter " les palestiniens à s'y
installer, via la Jordanie.
Il est peu probable que l'incendie s'
étende au sous continent indien, lequel
appartient à une autre aire stratégique.
Mais l'Afghanistan " politique " est
tout sauf stable. La pression des radicaux
ne peut que s'accroître au Pakistan ou
en Indonésie, accentuant les risques
dans un autre espace mondial.
L'hypothèse d'un soulèvement
" régional " des rues arabes n'aurait pas
de conséquences militaires, mais pourrait
être fatal à plusieurs régimes " amis "
des E.U. On peut cyniquement prétendre
que c'est la seule solution pour
renverser des régimes indéfendables.
Avec le risque que Khomeini succède au
Shah !
Enfin les conséquences extérieures à la
zone sont latentes. La " rue arabe "
existe aussi en France et en
Grande-Bretagne… et l'articulation avec
la question palestinienne inévitable. La
légitimité des actions
américano-israéliennes sera impossible à
défendre, non seulement dans les
opinions arabes mais mêmes dans les
opinions européennes, et dans les
relations entre communautés
ethnico-religieuses.
Au total, un modèle américano-israélien
de guerre se met en place, suscitant
autant que suscité par le terrorisme. La
Tchéchénie en est la version massive et
brouillonne. Il diffère et bouscule le
mode de gestion de la violence
expérimentée par les Européens. Face à ce
déplacement d'objectifs les Etats tiers
(et en particulier les alliés européens des
Etats-Unis) sont contraints de se
positionner, non plus sur les critères
juridiques du droit positif ou même la
faisabilité militaire, mais bien à la fois
sur le retour à l'usage de la force et sur
les conséquences dans le cas irakien et
moyen-oriental.
L'Union au pied du mur
Le soutien des Européens aux
Américains est inévitable à partir d'un
certain niveau de crise. Ce sera en creux
pour la plupart des alliés, avec des
pointes en Grande Bretagne. En France,
ce soutien n'apporterait rien à l'image
de Paris à Washington et la ternirait
ailleurs, notamment au sud. Mais la
confusion entretenue entre sécurité
intérieure, terrorisme international et
opérations extérieures peut être le
vecteur médiatique du suivisme. En
revanche, " les leçons de la guerre "
joueront à plein sur les choix qui seront
faits dans l'utilisation des ressources
supplémentaires pour la défense que les
Européens (avant tout la France et la
Grande-Bretagne) préparent. Plus que
leurs besoins internes ou européanisés,
cette expédition lointaine servira de
référence.
Mais le refus net de Schröder/Fischer
donne à l'Allemagne une place cruciale.
Une coopération franco-allemande évite
que la RFA ne devienne la seule
représentante d'une politique
européenne différente. Un test pourrait
être la mise à disposition des E.U des
bases en Allemagne. Mais compte tenu
des sondages d'opinion en Europe, il
est possible que cette position se révèle
progressivement beaucoup plus proche
de " l'opinion européenne moyenne "
que celle des dirigeants suivistes, ou
arqueboutés sur le droit international.
Déjà plusieurs pays d'Europe centrale
(Hongrie, République Tchèque, …)
émettent des réserves. L'Union se faisant
souvent en réponse à des crises, il est
possible que Bush la contraigne à
avancer !
Que les E.U l'emportent ou qu'ils s'
empêtrent, leur unilatéralisme renforcera
la recherche d'un pôle alternatif de
conduite des affaires mondiales. Il ne
peut être que le fait d'acteurs de niveau
régional et passer par l'affirmation de
positions communes entre eux, tendant à
rééquilibrer le système. Pour l'Union, la
liaison la plus " naturelle " et la plus
pondératrice est continentale, avec la
Russie.
André Brigot
[1] Par ailleurs la frappe de la centrale
iranienne de Busher (réacteur à eau légère de
1000 megawatts) et construites avec l'aide des
russes, est souhaitée par Israël. L'
administration Bush l'aurait acceptée (TTU n°
419).
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