Le Débat Stratégique Nº65 - Novembre 2002
Notes de lecture
La crise algérienne devant un Tribunal français
La Sale Guerre, Habib Souaïdia,
La Découverte, 2001
Actes du procès in Algérie : le général-major Khaled Nezzar contre le lieutenant Habib Souïdia ,
2002
Un procès a opposé à Paris du
02-10-01 au 05-07-02, M. Khaled
Nezzar, général en retraite de l'armée
algérienne et ancien ministre de la
Défense en Algérie à un sous-lieutenant
de la même armée, M. Habib Souaïdia.
Le Général s'était adressé, comme
particulier, au Tribunal de Grande
Instance de Paris contre son ancien
subordonné. Il se plaignait d'avoir été
diffamé dans une émission de la 5ème
chaîne française par M. Souaïdia[1] qui "
lui attribue non seulement la
responsabilité de l'interruption du
processus électoral, mais également
celle d'avoir commis des tueries et des
crimes, d'être un lâche ayant profité de
la situation spécifique en Algérie en s'
enrichissant personnellement au
détriment des intérêts de son pays et
enfin de faire partie des ex-déserteurs
de l'armée française, coupables d'avoir
mené l'Algérie à l'anarchie et à la
faillite ". Accusations reprises en ces
termes dans le Jugement [2].
Le procès fut l'occasion d'un débat
voire d'un débalage quant à l'
appréciation notamment de " L'
interruption du processus électoral en
janvier 1992 et à ses conséquences ". Le
Tribunal émit le constat " qu'à partir de
leur survenance, l'Algérie a basculé
dans une situation de violence qui, pour
avoir existé antérieurement, est alors
devenue extrême, ainsi qu'en attestent
les témoignages de personnes ayant, de
façon personnelle, été les victimes de cet
état de fait ".
Le procès a donné l'occasion d'un
examen des responsabilités dans l'
origine de cette crise et des crimes qui s'
en suivirent. " l'ensemble des éléments,
qui ont émergé au fil des débats, ont
tout d'abord mis en lumière le
caractère dramatique de la situation
algérienne depuis près de quinze ans.
En effet, si les chiffres avancés varient,
nul ne conteste l'ampleur du nombre de
morts et de disparus, et le tribunal, en
écoutant plusieurs témoins cités de part
et d'autre de la barre, a pu prendre la
mesure, indépendamment de leur
origine, des souffrances endurées par
la population de ce pays, victime d'une
véritable guerre civile ". Ceci pour
conclure qu'" il
est, dès lors, parfaitement légitime que
s'instaure un débat, à la hauteur de tels
évènements, quant à la genèse et aux
responsabilités d'une telle situation. Il
doit être pareillement admis que l'
évocation d'une controverse de cette
ampleur, compte tenu de l'importance
des enjeux, engageant l'avenir d'un
pays et la vie de sa population, peut
justifier des positions divergentes,
empreintes de passion, voire d'excès ".
" Il est constant, en l'espèce, que M.
Habib Souaïdia a réellement exercé des
fonctions d'officier au sein de l'armée
algérienne et qu'il a nécessairement, à
ce titre, participé à la lutte engagée
dans son pays contre le terrorisme
islamiste ". Le Tribunal invite le
général à l'admettre en disant qu'ayant
" lui-même pu faire connaître ses
propres idées dans un ouvrage publié
postérieurement à celui du prévenu, (il)
doit, pareillement, admettre que le
caractère particulièrement dramatique
de la situation algérienne ainsi que les
fonctions éminentes occupées par lui
lors d'évènements cruciaux, autorisent
des sujets comme M. Souaïdia, ayant été
personnellement impliqués dans ce
conflit, à faire part de leur expérience,
fût-ce d'une façon virulente, quand bien
même les idées ainsi émises ne
correspondraient pas à sa propre
interprétation des évènements ".
Alors qu'en introduisant sa plainte
devant le Tribunal, le général entendait
" laver son honneur ", le Juge en arrive
jusqu'à concéder à la défense que " l'all
égation d'enrichissement personnel (du
général, émise par M. Souaïdia) a été
corroborée par le point de vue d'un
témoin, ancien haut responsable d'un
organisme bancaire, auquel il peut être
reconnu, au minimum, un certain
sérieux dans l'expression de ses
opinions ". Avant de prononcer le rejet
de la plainte du général, il tire, deux
conclusions : - qu'" en tout état de
cause, il n'appartient pas au tribunal de
se prononcer sur la véracité des thèses
soumises à son appréciation... " ; sous
entendu sans doute à une juridiction
française, ce qui expliquerait la subtilité
d'un jugement prononcé en définitive à
l'encontre non pas de M. Souaïdia mais
du général. - " ... que seule l'Histoire
pourra déterminer (cette véracité), ainsi
que l'a d'ailleurs déclaré M. Nezzar
lui-même (en disant :) L'Histoire jugera
". Retournant à l'encontre de ce dernier
sa propre argumentation.
Ce procès aurait été inimaginable, il y a
une dizaine d'années. D'une part, un
officier de l'armée algérienne se plaint
auprès de la justice française d'avoir été
diffamé par son ancien subordonné. Plus
encore, le Tribunal eut, à examiner et à
apprécier la crise algérienne et les
responsablités dans son apparition.
Ainsi, se trouve légitimée la question :
"Qui tue qui ?"[3]. Avec ce recours à
une justice autre que celle de l'Algérie,
se trouve ouverte la voie à une
intervention d'un Tribunal International
réclamée par une partie de l'opinion
publique algérienne. D'aucuns réclament
la tenue d'un Tribunal des peuples qui
aura à juger la responsabilité des
généraux algériens depuis 1988.
L'Année de l'Algérie en France,
inaugurée en ce début novembre,
pourrait être propice à l'amplification du
débat.
Nourredine Abdi
[1]
Et non pour son livre dans lequel il dénonce
les crimes des militaires sur la population
civile.
[2]
Jugement de la 17è chambre, chambre de
la presse, du Tribunal de Grande Instance de
Paris qui a eu à statuer dans cette affaire sous
n° 0125405790.
[3] Une question devenue lancinante depuis les
massacres en 1997 de populations civiles. Voir
Nesroulah Yous "Qui a tué à Bentalha ?",
Paris, La Découverte, 2000.
Dommages collatéraux, Pierre Conesa,
Flammarion, 309 p, 2002
Il est des auteurs de fictions touchant
aux relations internationales qui sont
renseignés par les services spécialisés,
en contrepartie d'une désignation
politique des bons et des méchants. D'
autres préfèrent les mémoires et
témoignages. Ici l'auteur annonce une
fiction dont la trame (les opérations de
bombardements au Kosovo) lui a été
donnée par son expérience de haut
fonctionnaire à la défense. L'intérêt du
livre vient donc des hypothèses
suggérées : surestimation des capacités
techniques, recours massif aux voies et
moyens spéciaux, manipulation des
médias, bricolage politique a
posteriori… Eclairant, surtout à l'heure
où ceux qui "font la vaisselle après le
repas", comme les responsables
américains désignent si plaisamment les
Européens, pourrait avoir à reprendre
leur service.
A. B.
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