Le Débat Stratégique Nº65 -- Novembre 2002
La préemption conforme à la globalisation
Par Saïda Bédar
La nouvelle rationalité géostratégique
de l'hégémôn ne s'appuie plus sur une
représentation de l'exercice du pouvoir
mondial par la fourniture des "biens
publics" communs que sont la sécurité
militaire et la stabilité économique
(vision néolibérale et néoréaliste de l'
hégémonie "bénigne"), mais sur la
représentation de l'organisation globale
des espaces sociaux pour l'optimisation
des facteurs de la "croissance" et du
"développement durable". Chaque
segment du système global, Etat et
région, se voit garantir la puissance -
son inscription dans le système aux
meilleures conditions - selon ses
capacités à développer et sécuriser les
infrastructures, les voies logistiques et
les ressources naturelles et humaines. La
dualité entre le système américain et le
système mondial tend à consolider le
consensus autour de cette représentation
et des praxis sociales globales (selon les
critères de la bonne gouvernance, de la
transparence, de la règle de droit, etc.).
Dès lors la nouvelle acception
géopolitique américaine ne se limite plus
au "sens politique de l'espace"
(Ratzel) mais au sens stratégique de l'
espace et donc repose sur une emprise
plus grande et multidimensionnelle des
espaces sociaux :
infrastructurelle-logistique,
environnementale, juridico-politique,
informationnelle, voire symbolique
(espaces de représentation et
représentation de l'espace). La
puissance hégémonique américaine
envisage le monde comme un système de
spatialités - le système interétatique n'
étant qu'un sous-système - à mettre en
forme (shaping) et normaliser. La
préemption devient alors le mode
stratégique requis pour l'emprise
spatio-temporelle, matérielle et
symbolique, sur le système mondial.
La doctrine de la préemption : de Monroe au shaping the world
La doctrine de la préemption formalisée
par le président Bush dans son rapport
annuel au Congrès (National Security
Strategy, septembre 2002) s'inscrit dans
la lignée de la Doctrine Monroe formulée
au début du 19è siècle (1823) et au
corollaire de Roosevelt au début du 20è
siècle (1904). La doctrine Monroe
énonçait alors le refus de l'intervention
étrangère dans l'hémisphère occidental
autant que la volonté de préserver le
droit des Etats-Unis
d'intervenir et éventuellement d'
annexer des territoires. Le corollaire à la
doctrine Monroe de Roosevelt précise
que la défense de la prééminence des
Etats-Unis passe par son rôle et devoir
de "police internationale" pour une
"intervention préventive" (preventive
intervention) en cas de "méfait ou
défaillance" (wrongdoing or
impotence) des acteurs régionaux et
extérieurs. L'interventionnisme régional
(gunboat diplomacy, big stick) avait
pour buts immédiats de contrer les
influences européennes et de collecter
les dettes des Etats, mais il s'est affirmé
aussi comme la démonstration de la
puissance normative des Etats-Unis avec
le wilsonnisme (le "corollaire de
Wilson") et son critère du "bon
gouvernement" (good governement)
qui incitent les intérêts économiques
privés à accéder à la décision aux côtés
des oligarchies et des pouvoirs
militaires. Du retrait des Britanniques
des Caraïbes en 1903 au recul des
Russes en Asie centrale en 2001, l'
ascension hégémonique des Etats-Unis,
vécue comme un processus de
reproduction du système, s'est opérée
selon un schéma récurrent de la
préemption qui assure un cadre
sécuritaire et politique favorable avant l'
expansion économique (le containment
pour la défense du "monde libre", l'
enlargement de la market democracy,
puis shaping the world... ).
La globalisation et la nouvelle donne géostratégique
Le consensus sur la vision de l'évo
lution politique et économique (et
environnemental) du système mondial à
l'horizon 2020 aboutit au constat :
- 1) de la montée d'acteurs majeurs en
dehors de la sphère OCDE,
essentiellement le Brésil, la Chine, l'
Inde, l'Indonésie et la Russie - les
"Cinq Grands" (qui d'ici 2020
pourraient, selon un scénario de
croissance soutenue, constituer plus d'
un tiers du PIB mondial) ;
- 2) de l'importance des nouvelles
technologies (information, nano- et
biotechnologies) comme entrants dans la
productivité économique et d'une
nouvelle division internationale du
travail conséquente, et liée aussi aux
évolutions démographiques (production
agricole et manufacturière versus
services à forte intensité de qualification
et biens d'équipement) ;
- 3) l'expansion des échanges après
"désarmement tarifaire" généralisé et
des investissements après instauration
des normes de transparence et
sécurisation (sécurisation par rapport
aux conflits et législations sociales,
notamment sécurisation des
investissements de fonds de pensions du
centre vers la périphérie), et
développement du capital "spatial"
(infrastructures, voies, transports,
réseaux de télécom) et "humain" (santé,
éducation).
L'enjeu pour les Etats-Unis et les
acteurs globaux dominants (les Etats de
l'OCDE, les institutions financières
internationales IFI, les multinationales)
est d'une part l'ajustement structurel du
système global à la nouvelle donne
autant au centre qu'à la périphérie
(libéralisation des échanges, des
investissements, des flux financiers mais
aussi des structures administratives, des
régimes de protection sociale et de
régulation du travail), et la reproduction
des rapports de domination
centre-périphérie par la maîtrise des
facteurs de l'interdépendance et le
contrôle de ce qui tend à être considéré
comme "patrimoine global" échappant
au contrôle des souverainetés et
juridiction différenciées (ressources,
voies transnationales, environnement,
voire sécurité transnationalisée). Il s'
agit d'instaurer un ordre global sous le
signe de la "bonne gouvernance", à
savoir de l'équilibre entre Etat et acteurs
privés dans l'accès à la décision, la
norme de la transparence et du libre accès
aux marchés et ressources, l'adéquation
des politiques macro-économiques, l'
ouverture commerciale dans de plus en
plus de domaines (renforcement et les
zones de libre échange régionales, des
"obligations de responsabilité
internationale" auxquels sont soumis
les systèmes de réglementation
nationaux).
Dès lors la stratégie des Etats-Unis s'
inscrit dans une perspective
géopolitique nouvelle. La géopolitique
- lecture/organisation géographique du
pouvoir social - ne s'en réfère plus à un
cadre strictement étatique-national, dans
lequel l'Etat détient le monopole de la
violence, du sens et de l'organisation
spatiale à l'intérieur des frontières,
englobant idéalement une seule nation.
La globalisation du mode de
production/socialisation dominant au
sein du système monde et ses effets
culturels - hégémonisation de la
culture occidentale - implique une expansion
territoriale non plus seulement étatique
mais une emprise spatiale et sociale
croissante : la conquête de nouveaux
espaces, et la marchandisation et le
négoce de nouvelles commodities (l'
exploitation et la marchandisation de la
biodiversité, de ressources naturelles
telles l'eau et des "droits de polluer",
des moyens et à terme de l'
environnement de l'espace orbital et
extra-atmosphérique, et du cyber espace)
et de nouvelles sphères sociales
(privatisation des secteurs étatiques, y
compris la sécurité, mobilisation de la
"société civile" dans la résolution des
conflits "hors la lutte des classes",
problem solving, private diplomacy,
etc). Le modèle n'est plus celui des
zones d'influence mais des zones de
développement "durable", des zones
de libre échange et des marchés
régionaux (ZLEA pour les Amériques,
APEC pour l'Asie-Pacifique, SADAC
pour le sud de l'Afrique, etc.). Les modes
de contrôle et sécurité territoriaux
dépassent le critère de la souveraineté et
de la sanctuarisation et se cristallisent
autour des normes du contrôle
logistique et informationnel optimal, de
la connexion des réseaux, de l'
interopérabilité des systèmes
(techniques, juridiques, politiques). La
globalisation qui implique à terme une
croissance et une productivité accrues
des zones périphériques, une
augmentation des investissements
OCDE dans ces zones, dont certaines
sont vouées à intégrer le "centre", ou
en tous cas à créer des centres régionaux,
entraîne une intensification de la
présence sécuritaire (militaro-policière)
des Etats-Unis dans ces zones. La
nouvelle donne en termes d'alliances
régionales, de coopération militaire et
technologique, de territorialisation des
moyens sécuritaires (bases, facilités,
prépositionnement, exercices réguliers,
moyens ISR, renseignement,
surveillance, reconnaissance), dépendra
étroitement de l'organisation spatiale du
développement "durable". Le modèle
généralisé (hégémonisé par les acteurs
"pionniers" et/ou dominants, les
Etats-cités asiatiques en quête d'
internationalisation de leur
développement économique, les IFI, les
OIG, les multinationales et les ONG) est
celui des espaces d'agglomération
transfrontaliers (ou intérieurs extensifs
dans le cas des fronts pionniers) gérant
des infrastructures communes, nommés
"corridors" de développement ou
"triangles de croissance" ou encore
"zones pionnières". Ces espaces d'
agglomération se développent dans les
zones périphériques les plus
dynamiques, l'Amérique Latine, l'Asie
du Sud-Est et le Sud de l'Afrique. Elles
sont fondées sur le principe de la
recherche d'économies d'agglomération,
à savoir des économies d'échelles
croissant à un niveau agrégé de l'
ensemble des acteurs et des facteurs
(publics, privés, capital financier,
humain et spatial). Elles se développent
dans le cadre de projets de zones de libre
échange (ZLEA 2005, APEC 2004,
AFTA 2010, SADC 2005) et sont
souvent doublées de projets d'
intégration sécuritaire régionale
(ARI/Plan Colombie, coopération
anti-piraterie dans le détroit de Malacca
et mer de Chine, et coopérations
anti-crime organisé et contre terrorisme).
La région Moyen Orient est à terme
vouée au même type de schéma de
développement, les prémisses en sont
EUROMED et l'UMA (union du
Maghreb), et plus globalement le projet
américain de "Grand Moyen Orient" ("stabilisation sécuritaire" de l'
ensemble proche-oriental et sa
connexion aux économies du Golfe et de
l'Asie Centrale). Les accords de libre
échange ne sont donc pas de simples
accords tarifaires préférentiels mais font
partie du processus de l'externalisation
des politiques nationales, du
"monitoring" de l'ajustement
structurel social.
La bonne gouvernance sous menace de mort
Dans le schéma géostratégique
américain la projection vers l'horizon
2020 envisage des sous-systèmes
régionaux et locaux certes
dé-hierarchisés et de "bonne
gouvernance" mais encore fortement
inégalitaires et violents. D'où la
nécessité de la préemption qui sécurise
aujourd'hui des positions de puissance
future et permet l'expérimentation (et la
démonstration dissuasive) des capacités
de la supériorité organisationnelle et
informationnelle des acteurs globaux et
par là la minimisation des effets
asymétriques des oppositions
populaires (la supériorité numérique, la
dispersion rurale, la sanctuarisation
urbaine, le jusqu'au-boutisme, etc.). La
bonne gouvernance garantie par les
appareils sécuritaires aboutit à un
modèle (post-colonial) global du
contrôle territorial et informationnel
préventif-préemptif et de la guerre de
basse intensité permanente avec des
effets d'auto-contrôle social par l'
endiguement urbain et la criminalité.
Saïda Bédar
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