Le Débat Stratégique Nº65 -- Novembre 2002
La rue, lieu politique majeur au Vénézuéla... et ailleurs ?
Par Tania Delgado
A Florence une réunion sur la
dimension sociale de la construction
européenne a donné lieu à une
gigantesque manifestation (environ
700.000 personnes) opposées, plus
encore qu'à l'éventualité d'une guerre
en Irak, à la politique incarnée par le
gouvernement Bush. Il semble que le
Vénézuéla offre un remarquable exemple
de réutilisation de la rue comme espace
politique.
Au fur et à mesure qu'Hugo Chávez s'
est forgé une figure politique, à la fois
charismatique et polémique, la rue y est
devenue l'espace d'expression de ses
partisans et de ses opposants. Depuis
des décennies et en guise de campagne
électorale, les partis politiques
traditionnels occupaient les rues des
principales villes du Vénézuéla à la
veille des élections. Bien qu'en 1998,
les anciens partis n'avaient plus le
poids politique d'auparavant, ces
pratiques préélectorales restaient ancrées
dans l'imaginaire collectif comme une
forme de participation complémentaire au
suffrage. Profitant du processus de
destructuration de la société civile, les
candidats de 1998 firent un large appel
aux manifestations. Durant cette
campagne, la rue était déjà le lieu
incontournable de la confrontation des
forces, mais l'ampleur des manifestations
qui suivirent était alors imprévisible.
Le retour de la rue
Depuis 1998, les manifestations de rue
sont en elles-mêmes un phénomène.
Alors qu'on aurait pu s'attendre à une
diminution des mobilisations de ce
genre, elles sont de plus en plus
importantes, par leur fréquence et le
nombre de manifestants. Elles suivent
une forte radicalisation et polarisation
des discours. Parmi les caractéristiques
des manifestations populaires de soutien
ou de refus au gouvernement des derniers
mois, un élément semble crucial : la crise
des partis politiques traditionnels
renvoie à une crise beaucoup plus large,
celle de tout le système de représentation
politique et d'organisation sociale. Le
nouveau gouvernement a entraîné un
processus généralisé de recomposition et
de réorganisation sociale autour de la
création de nouveaux espaces de
représentation et de participation
politique, dont la rue est le lieu
symbolique.
La rupture en matière de continuité
politique incarnée par Hugo Chávez, qui
lui permit de gagner les élections,
nourrit autant l'espoir de ceux qui ont
toujours été marginalisés, que les peurs
de secteurs économiques et politiques
puissants et les fantasmes des classes
moyennes. La tournure que les
manifestations d'appui ou de refus au
gouvernement ont pris dernièrement, et
qui font penser à une expression concrète
de la lutte des classes provient justement
de ce clivage. Pour le gouvernement d'
Hugo Chávez la force politique réside à
la fois dans les nouvelles formes d'
organisation sociale et dans la
mobilisation permanente, raison pour
laquelle il n'hésite pas à les encourager.
La rue, substitut des médias
L'opposition pour sa part, un peu
assommée par les échecs électoraux à
répétition et la perte abrupte de tous ses
espaces d'influence politique, a eu
besoin de temps pour se rendre compte
que la confrontation politique s'était
définitivement installée dans la rue. Elle
a pris conscience de la nécessité de
reconquérir cet espace qu'après en avoir
investi d'autres, en particulier les grands
médias, qui se sont avérés déterminants
pour sa mobilisation. Mais il lui fallait
réussir d'énormes mobilisations
comparables à celles organisées par les
partisans de Chávez. La nécessité de
reconquérir la rue explique en partie une
alliance plutôt hétéroclite entre l'
ancienne avant-garde politique, le vieux
syndicalisme, les secteurs économiques
les plus puissants et les médias. Le 11
avril 2002, à la suite d'une grande
manifestation d'opposition, un groupe
de généraux conservateurs lié à l'élite
politique des partis traditionnels et aux
groupes économiques, tentait un coup d'
Etat, selon le schéma suivant : une grève
générale, une manifestation dans la rue,
puis un coup d'Etat militaire. La
situation a été comparée à celle du Chili
d'Allende en 1973. Toutefois, le
gouvernement avait fortement travaillé
son assise sociale et politique, organisé
la population et semé un esprit combatif
parmi ses partisans qui ne croyaient plus
les médias, principale arme de l'
opposition. Et quelques heures après, le
coup d'Etat fut lui même renversé par un
raz de marée populaire. Les médias n'ont
pas suffi à légitimer le coup d'Etat, ni à
démoraliser la population. Les
bidonvilles qui entourent Caracas et les
principales garnisons du pays
descendirent dans les rues pour exiger
la remise en place du Président, et exiger
des militaires, avec lesquels s'est tissée
une véritable relation de collaboration,
le respect de la volonté populaire.
Or cet événement, loin de vider les rues,
continue à les remplir. Les chavistes
croient toujours à leur pouvoir de
mobilisation, qui ne s'appuie pas sur les
médias mais sur les jeunes organisations
populaires tellement efficaces lors du 11
avril 2002. A chaque manifestation de l'
opposition, une manifestation encore
plus spectaculaire des partisans de
Chávez emplit les rues de Caracas et d'
autres villes. Mais le manque d'un vrai
leadership parmi les dirigeants de l'
opposition commence à peser lourd et l'
usure à se faire ressentir. Lors de la
dernière action le 21 octobre : une
poignée de militaires, impliquée dans le
coup d'Etat du mois d'avril mais absous
par un système judiciaire corrompu, se
rassembla plusieurs jours sur une place
d'un quartier riche appelant à la
désobéissance civile et à l'insurrection
militaire. En retour, les chavistes
décidèrent d'organiser cette grande
liesse populaire qu'est la fête de Noël en
plein mois d'octobre, convaincus de leur
force et réaffirmant le caractère
révolutionnaire mais pacifique de leur
discours. Entre temps un groupe de l'
opposition s'efforce de remplir les formes
légales pour appeler à un referendum
portant sur la "démission volontaire"
du Président, malgré le caractère
anti-constitutionnel d'une telle formule.
Les groupes s'opposent à nouveau dans
la rue, parfois violemment. Le
gouvernement s'efforce de ne pas
réprimer les manifestations, mais les
polices locales sont sous le
commandement des dirigeants de l'
opposition. Dans les rues la
radicalisation des forces politiques, la
polarisation et les tensions entre les
parties se vivent maintenant au
quotidien.
Quels seront les résultats réels et
durables du projet de Chávez compte
tenu des risques qu'il encourt (putsch,
tentative d'assassinat… ). Il aura
toutefois permis une nouvelle
implication populaire. La société
vénézuélienne se sera réappropriée l'
espace public, la vie politique et
reconquit la rue. Cette dimension semble
symbolique de nouveaux mouvements
sociaux ailleurs dans le monde.
Tania Delgado
Retour au sommaire
©CIRPES