Le Débat Stratégique Nº65 -- Novembre 2002

Correspondance

Pour une solution négociée en Tchétchénie

Par Mariano Aguirre


Tout le monde s'accorde sur le fait qu' entre un bilan de 110 morts et 550 intoxiqués par gaz et un bilan de 700 morts, il faut préférer la deuxième option. On prétend qu'il n'y avait pas d'autre choix. L'argument moral veut qu'on ne négocie pas avec des terroristes. Mais que vaut-il si le gouvernement qui y recourt pour refuser le dialogue, agit lui-même de manière immorale ?

En réalité, il y eut 110 morts plus les 45 membres du commando tchétchène. Les terroristes n'auraient pas dû prendre des otages pour attirer l'attention sur leur cause. C'est une violation des droits de l'homme et, si on se considère en guerre, une violation des conventions de Genève. Mais les criminels restent des personnes humaines. Le gouvernement Poutine aurait pu lui aussi recourir à d' autres méthodes, chercher la médiation de personnes neutres ou de l'Union européenne. Le président russe a dit "qu'on ne mettait pas la Russie à genoux". Principe moral et politiquement correct : on ne doit pas céder au chantage. Un gouvernement démocratique qui pratique une politique anti exclusion et pluraliste peut maintenir cette position. Mais le gouvernement russe a t-il l'autorité morale et politique nécessaire pour tenir ce point de vue ? Moscou poursuit une occupation militaire qui viole les droits de l'homme. Elle est occupée par 100.000 hommes depuis 1999. La Tchétchénie est partiellement fermée aux journalistes et aux organisations humanitaires. Les rapports de Human Right Watch de 2001 et 2002 établissent que les forces russes ne respectent aucune limite juridique dans l'usage de la force et qu'on peut parler de violations massives des droits de l' homme. Les personnes arrêtées n'ont aucune assistance légale ; les assassinats et les disparitions se comptent par milliers.

Après la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), la région bénéficia jusqu' en 1999 d'un régime négocié d' autonomie très poussée et put élire son président. Mais la nécessité de renforcer le pouvoir russe face au défi indépendantiste, le passage d'un oléoduc entre les réserves de la Mer Caspienne et l'Occident, la croissance des maffias et des organisations de trafic illégales entraîna une seconde offensive russe à partir de 1999. L'autorité du leader indépendantiste Aslan Masjadov demeure entravée par des groupes armés qui pratiquent le rackett et l'enlèvement contre rançon imposent un trafic d' esclaves et projettent une République islamiste fanatique. Deux de ces seigneurs de la guerre ont eu apparemment l'intention de fonder cette République islamiste sur la Tchétchénie et le Daghestan voisin. En septembre 1999, deux attentats meurtriers (217 morts), eurent lieu à Moscou et à Volgadonsk. On n'a jamais prouvé qu' ils étaient d'origine tchétchènes mais ils servirent à consolider de l'image de Poutine comme président fort. Les généraux russes s'emparèrent de Grozny la réduisant en ruines. Avant le 11 septembre l'Occident restait silencieux pour ne pas gêner Poutine considéré comme un moindre mal : après le 11 septembre, Poutine plaça la guerre de Tchétchénie dans la confrontation globale contre le terrorisme et offrit son appui à Washington dans la lutte en Afghanistan.

Rien de tout cela ne justifie qu'un commando prenne en otage des civils innocents ; mais la guerre de Tchétchénie exige une issue politique. Peut-être n' est-ce pas l'indépendance, ni la livraison du pays aux mains de maffieux fanatiques ; mais les violations massives des droits de l'homme ne mèneront qu'à plus de destruction et d'attaques terroristes. L'assaut contre les preneurs d'otage était peut-être inévitable ; ce pouvait être aussi l'occasion de tester d' autres options au lieu de continuer l' action menée depuis 1999 : refuser de négocier et utiliser la force sans limite. De l'extérieur, nous devrions être plus prudents dans les extrapolations comme dans les félicitations pour ne pas être piégés entre les fondamentalismes et les discours de la force.


Mariano Aguirre
Directeur du Centro de investigacion para la Paz de Madrid




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