Le Débat Stratégique Nº66 -- Janvier 2003
Le changement de dirigeants en Chine : une affaire de générations ?
Par Stephen Duso-Bauduin
Le 16è Congrès National du Parti Communiste Chinois a eu lieu en novembre 2002 à Pékin. Ce Congrès était initialement prévu pour septembre mais il semble que des divisions au sein de l'appareil dirigeant à propos de la succession de Jiang Zemin aient retardé le processus. Jiang Zemin, alors Secrétaire général du Parti Communiste Chinois, président de la Commission des Affaires militaires et Président de la République populaire de Chine, devait abandonner ses mandats et laisser la place à Hu Jintao. Le retard du processus ainsi qu'une campagne dans la presse pour encenser les réalisations de Jiang Zemin et le mettre au rang des grands penseurs Chinois Mao et Deng avec sa théorie des trois classes représentatives "san ge dai biao" mise en pratique au cours des années 90, ont pu laisser craindre que la transition ne se ferait pas sans heurts. Un compromis "à la chinoise" a été atteint, permettant à Jiang Zemin de ne pas perdre la face, en lui laissant le poste clé de président de la Commission des Affaires militaires (il était soutenu par l'APL), tout en permettant à Hu Jintao d'assumer la succession.
Hu Jintao a été choisi par Deng Xiaoping, alors que son concurrent favorisé par Jiang Zemin, Zeng Qinghong, ne dispose pas de cette "légitimité politico-révolutionnaire" liée au nom de Deng Xiaoping, père de la Chine moderne.
Alarmisme aux E. U
Les analyses des politologues et des journalistes américains sont pour la plupart catastrophistes, mettant l'accent sur la lutte entre les proches de Jiang et ceux de Hu, débouchant selon certains sur un "pouvoir d'opérette" du nouveau Président Hu et selon d'autres sur des purges au sommet comme ce fut le cas après Mao (Deng Xiaoping l'emportant sur Hua Guofeng en 1978) et en 1995 lorsque Jiang a fait arrêter un protégé de Deng, Chen Xitong. Pour Arthur Waldron, le politique reste plus important que l'économique en Chine et il pourrait y avoir des problèmes "pendant les mois et les années à venir" tant que la question de la succession n'est pas tranchée[1]. Le magazine Time va dans le même sens, en affirmant à propos de la façon dont Jiang a placé ses hommes aux plus hautes instances : " Cette évolution est de mauvais augure pour Hu et pour la stabilité politique en Chine. Hu a en effet été incapable de manœuvrer de façon à placer ses alliés aux positions importantes pendant le Congrès, il se peut donc qu'il lui faille encore des années avant qu'il devienne le véritable dirigeant de la Chine [2] ".
Or, contrairement à ces analyses dominantes, le fait que Jiang et ses proches gardent un pouvoir au sein de l'appareil ne constitue pas un facteur d'instabilité. Il permettra de faciliter la continuité des politiques menées et cela ne devrait pas nuire à Hu Jintao qui dispose de plusieurs atouts. Le nouveau dirigeant n'a pas été formé dans le moule Soviétique (il a eu 18 ans au moment où les conseillers Soviétiques ont quitté la Chine en 1960) et a connu les rigueurs de la Révolution Culturelle, ce qui fait de lui un homme prudent. Il connaît la Chine des campagnes, a su bien gérer l'Ecole des cadres du Parti et est réputé pour son pragmatisme et une certaine ouverture d'esprit. Lors du bombardement de l'ambassade chinoise à Belgrade en 1999, il avait su équilibrer les pulsions nationalistes et le réalisme politique. En outre, il ne fait pas partie des " petits princes " ou " héritiers ", contrairement à! Zeng Qinghong, dont le réseau, comme celui de son père est celui du Département à l'Organisation. A l'opposé des visions qui semblent condamner Hu à l'échec en raison de rivalités internes[3] et des gros problèmes que la Chine doit affronter (chômage, crise dans les campagnes), nous parions sur le succès de cette nouvelle équipe. Elle devrait surmonter les querelles de personnes grâce à l'équilibre au sein du nouveau Comité Central, en particulier avec des personnalités comme Hu, Wen Jiaobao (né la même année que Hu, proche de Zhu Rongji qui pourrait lui succéder au poste de premier ministre en mars 2003) et Li Ruihuan (qui est plutôt réformiste et n'a pas hésité à affronter Jiang sur certains points comme Falun Gong [4]).
Une analyse de la transition générationnelle trop simpliste
Les individus comptent plus que les générations. Jiang (homme de la troisième génération) a plutôt placé des hommes de la quatrième génération qui lui sont dévoués (comme Wu Bangguo ou Li Changchun), ne réalisant donc pas un véritable passage à un règne de la quatrième génération. Les tensions et les luttes d'influence se font sentir au sein de chaque classe d'âge, et le concept de transition générationnelle n'est pas pertinent contrairement aux analyses dominantes dans la presse et dans les articles des think-tanks[5]. Une toute autre pièce est en train de se jouer, politique et stratégique, comme il y en a dans les pays occidentaux, et non une succession mécanique et déterminée d'un Empereur au suivant.
Joseph Fewswith, professeur de Science politique de l'université de Boston, affirme : " Une crise nourrit un conflit et toute division de l'autorité peut faire dégénérer ce conflit de manière incontrôlable ". Mais la conflictualisation des demandes est au contraire positive pour une société et les acteurs sociaux. Transformer ces demandes en conflits et partager les pouvoirs entre différentes autorités et contre-pouvoirs caractérise la démocratie ; c'est ce qui s'esquisse en Chine. Sans aller jusqu'à dire comme David Wall, professeur à l'université de Cambridge, que la question de la succession des dirigeants est " secondaire ", il a raison d'insister sur le fait que ce qui compte en Chine aujourd'hui est la naissance d'un " pouvoir du peuple " de facto! . Il c onvient de ne pas oublier ce rôle grandissant de la société civile chinoise et ses aspirations.
Stephen Duso-Bauduin
[1] Dans le South China Morning Post.
[2] Matthew Forney, " Hu's in Charge ? ", Time, 25 novembre 2002.
[3] Cette analyse catastrophiste prédisant une grande instabilité est aussi celle développée par l'International Institute for Strategic Studies de Londres.
[4] article d'Andrew Nathan et Bruce Gilley dans The New York Review of Books.
par ex. le très bon article de Joseph Fewsmith " Generational Transition in China ", The Washington Quarterly, automne 2002.
[5] David Wall, cité dans " China prepares uncertainly for leadership change " de John Hill, Jane's Intelligence Review, novembre 2002.
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