Le Débat Stratégique Nº66 -- Janvier 2003
La guerre d'Irak freinée pour incohérence
Par Alain Joxe
Parce que le monde comprend
parfaitement où mène leur politique de
domination et leur stratégie d'action
unilatérale, une majorité de l'opinion s'
émeut et au besoin se raidit contre les
options de l'équipe Bush. Le veto
éventuel de la France sera aussi un veto
allemand. Mais la guerre d'Irak n'est pas
seule en cause. Ce qui s'affirme à propos
de cette crise c'est la nécessité d'une
formalisation visible et croissante d'une
statégie mondiale de l'Europe différente
de celle des Etats-Unis.
Cinq affaires critiques
On peut penser en effet, du côté des
realpoliticiens et des stratèges, que les
Etats-Unis s'illusionnent sur leur
capacité globale d'usage de la force.
Plusieurs affaires outre celle d'Irak
occupent actuellement l'espace-temps
des crises d'importance globale. Il est
absurde de vouloir les traiter
conjointement par le discours
théologique sur la " guerre mondiale
sans fin contre le terrorisme " qui, mêla
des phénomènes entièrement différents.
Si ces affaires, qui débouchent ensemble
dans l'actualité, sont traitées sur la base
de slogans militaires, elles aboutiront
partout à des pertes de contrôle des
Etats-Unis :
1 - La menace de guerre d'invasion faite
à l'Irak accusé d'armement ABC
clandestin, présentée comme inévitable
quelque soit le résultat de l'inspection.
La décision du conseil de Sécurité et la
position des pays voisins s'oriente vers
le rejet.
2 - Les suites de la guerre d'
Afghanistan et d'une présence d'une
force militaire d'occupation US en Asie
Centrale qui commence à engendrer une
hostilité diffuse - y compris au Pakistan.
3 - La relance " prolifératrice " d'
armement nucléaire sur fusée de la Corée
du Nord négociant sa survie alimentaire
et énergétique. Cette manoeuvre
indirecte de la Chine, suscite
paradoxalement un soutien de l'opinion
sud coréenne et un contact
russo-japonais scellant l'autonomie d'
une sécurité régionale.
4 - La " guerre sans fin contre le
terrorisme " qu'Israël mène, hors droit
international, dans un mouchoir de
poche, mimant celle que les Etats-Unis
ont déclaré globale, aboutit à la
destruction des deux sociétés et
constitue une menace à la sécurité
de l'Europe, liée aux processus de
paix.
5 - La fronde latino américaine : face
aux deux désastres, financier de l'
Argentine et militaire de la Colombie,
les élections au Brésil luliste et en
Equateur, après celles du Vénézuela
cháviste. On voit s'esquisser une
tendance populiste, soutenue par des
Forces Armées, qui repousse le plan
américain d'extension du " plan
Colombie " au continent par
internationalisation de l'Amazonie,
sous commandement Southcom. Ce
mouvement qui fait des vagues jusqu'
au Mexique renforce un axe réformiste
re-régulateur autour de Mercosur.
Incohérences et pertes d'hégémonie régionale des Etats-Unis
Pour l'instant le seul lieu qui
produise réellement du terrorisme
international, quoiqu'en disent les
diagnostics " globalisants " est la
péninsule arabique et le financement
islamiste extrêmiste, naguère allié des
Etats-Unis. Les cinq affaires ne
communiquent entre elles que par leur
définition complexe comme
? conséquences du processus de
globalisation militarisée ", mais non
par leur équivalence stratégique dans
une " guerre contre le terrorisme ".
On ne peut même pas tout regrouper
sous le slogan de " guerre contre les
Etats-voyous ", proliférateurs
nucléaires, car l'incohérence des
positions américaines sur la
? prolifération nucléaire " est
manifeste. Les Etats-Unis n'hésitent
pas à faire un cheval de bataille de la
menace nucléaire (inexistante) de l'Irak,
tout en négligeant longuement ou même
en provoquant imprudemment une crise
nord-coréenne, bien plus réelle. Les
sanctions énergétiques qui, plus qu'un
embargo sont une menace de mort de
froid imposées à la Corée du nord,
deviennent l'équivalent d'un
bombardement douhettiste. La menace
de catastrophe économique et de
déferlement vers la Chine du nord, la
Corée du sud ou le Japon de flux de
réfugiés peut provoquer une nouvelle
guerre de Corée.
L'alliance avec le Pakistan,
narco-nucléaire, mafieux, militariste et
islamiste, est d'une incohérente
fragilité.
La fidélité de la Turquie est
profondément ébranlée.
Enfin la guerre d'Israël contre les
populations occupées devient non
seulement encombrante car sans issue,
mais encore un retour aux pires exactions
coloniales, un moment négatif pour l'
histoire des démocraties, comme l'
Amérique latine en a connu il y a trente
ans. L'acceptation américaine d'un
pourrissement sans aucune perspective de
paix, mène à la destruction d'Israël comme
démocratie et de la Palestine comme
société libre. Comment imaginer l'
aboutissement du redécoupage et de l'
occupation militaire prolongée,
allègrement imaginés par l'équipe
Rumsfeld pour démocratiser les tyrannies
arabes ? Dans cette redoutable
improvisation pensent-ils créer partout
des situations tactiques inspirées par l'
expérimentation des guerres urbaines et
subsurbaines, mises en boîte par l'armée
israélienne ? La politique décrite avec
une grande légèreté par l'équipe de
"militaristes intégristes d'extrême
droite" qui accompagne le président
Bush, risque de dégénérer pour les
Etats-Unis en un piège bien plus grave
que celui que les Israéliens ont forgé pour
eux-mêmes en violant les résolutions de l'
ONU.
Freiner l'entrée en guerre
Il ne suffit pas de constater ces
étrangetés. Il faut en tirer la conclusion
que la diplomatie américaine actuelle n'
est plus à même d'énoncer une politique
globale ayant un sens politique fondée
sur quelques principes généraux
légitimes. Ils considèrent que leur
surpuissance militaire les mettent au
dessus de tout souci de communication
politique rationnelle avec leurs alliés
comme avec leurs adversaires. Cette
incohérence aboutit déjà pour les
Etats-Unis à des pertes de leadership
régional dans les cinq affaires en cours.
Nous sommes à un tournant de l'après
guerre froide. Pour des raisons
sécuritaires, la France, l'Allemagne, la
Turquie, les peuples européens, le Parti
Démocrate américain, les Nations Unies,
les Gauches (vivantes), les Droites
(intelligentes), Porto Alegre doivent
appuyer le freinage de la guerre d'Irak, et
des pulsions bellicistes qui s'affirment à
tous les échelons du chaos impérial.
Des projets entièrement différents
devront ensuite être élaborés pour l'
avenir du monde.
Alain Joxe
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