Le Débat Stratégique Nº66 -- Janvier 2003
Les expérimentations de la guerre urbaine
Par José Sabogal
Les opérations contre le camp de Jénine (3-11 avril 2002) en Palestine ont illustré le nouveau modèle de guerre urbaine orientée par la stratégie préemptive[1].
Ce modèle prend forme en Colombie également. Face à l'intensification des combats entre les commandos bolivarianos (cellules urbaines du Farc) et les Commandos Armés du Peuple (proches de l'ELN) contre les paramilitaires du Bloque Métro dans la zone urbaine, le maire de Medellin (deuxième ville de la Colombie, deux millions d'habitants) manifesta, au mois d'avril 2002, sa décision d'installer une caserne de " type Bunker " pour la Police Métropolitaine au milieu de la Commune 13, dans le centre-ouest de Medellin. Mais alors que le commandant de la Police se félicite de ce projet policier antidélinquant, le commandant de la IV Brigade de l'Armée manifeste son opposition et annonce la préparation dans les prochains mois d'une action militaire sur la zone, sans y demeurer, "ce qui est plus efficace et moins coûteux"[2].
L'opération militaire
Le 16 octobre 2002, 1000 hommes des Forces de Sécurité colombiennes - dont la IV Brigade, en coordination avec la Force Aérienne, la Police Métropolitaine, le Corps Technique des Investigations (CTI) de la Fiscalíe General de la Nation, le Service secret de la Police national (DAS) et les Forces Spéciales Antiterroristes - guidés par des "membres encapuchados" du Réseau d'Informateurs[3] et appuyés par des hélicoptères " Arpies ailées " et des blindés légers lancent l'opération Orion dans la Commune 13, où habitent 120 000 personnes.
Comme à Jénine, les forces militaires ont pris les populations civiles comme bouclier pour avancer maison par maison. Beaucoup sont construites avec des matériaux de récupération, d'où l'inutilité dans l'opération Orion des grands bulldozers utilisés à Jénine pour éviter les portes piégées et découvrir les snipers.
Un rapport partiel émis par les Forces de Sécurité fait état le lendemain de 16 morts, 34 blessés, dont plusieurs enfants, 30 résidences détruites dans un seul quartier et plus de 170 personnes retenues. Les principaux journaux colombiens ont donné les détails de l'opération. Des hommes et des femmes ont été traînés dans les rues, attachés puis battus. Les organismes de secours ayant été interdits d'entrer dans la zone, plusieurs blessés ont trouvé la mort.
Selon le Commandant général de l'Armée, le général C. Ospina, l'opération ordonnée directement par le Président Á. Uribe, devrait se poursuivre jusqu'au nettoyage complet dans ce secteur où se concentrent insurgés et paramilitaires[4]. Pendant les huit premiers jours de " combats ", les communiqués des Forces de Sécurité n'ont rendu compte d'aucun paramilitaire retenu, blessé ou tué[5].
Opération anti-délinquance ou guerre civile urbaine
Bien que les vingt quartiers qui constituent la Commune 13 forment un couloir le long duquel transitent toutes sortes de délinquances, le vrai enjeu stratégique est le contrôle de la route qui partant de la Commune 13 sert de communication entre Medellin - principal centre industriel du pays - et le nord de la Colombie (où se trouvent les principaux ports d'exportation), et la frontière avec le Panama (clivage du trafic de drogue, d'armement et blanchiment d'argent).
Fondée essentiellement par des familles de paysans expropriés de leurs terres dans la région d'Uraba (frontière avec le Panama) depuis les années quatre-vingt et, plus récemment, par des membres des communautés afro-colombiennes expulsées du département de Chocó (sur l'océan Pacifique), la Commune 13 s'est étendue sans l'intervention de l'État et dans l'indifférence de la puissante élite économique locale. 80% de la population y vit de l'économie informelle et touche moins d'un salaire minimum[6].
Estimant que "la solution du conflit dans la Commune 13 est au-delà de l'action armée", le Haut Mandataire des Nations Unies à Bogotá a invité le gouvernement colombien à "établir plutôt une présence sociale et économique dans la zone"[7]. Un rapport du Collectif local des Droits de l'Homme, titré Medellín-Colombia : la otra Palestina, indiquait en juin que pour les gouvernements successifs de Medellin, "la Commune 13 enlaidit la ville et que par leur condition misérable les gens qui y habitent sont accusés d'appartenir aux mouvements insurgés"[8].
Evidemment, face à la supériorité des Forces de Sécurité, les guérillas se sont immédiatement repliées. Néanmoins "de forts combats avec les insurgés" ont continué pendant plusieurs jours, affirma le comandant de la IV brigade de l'Armée[9].
Le but de la guerre urbaine apparaît en fait moins comme une résolution des conflits que comme le contrôle, voire l'élimination, d'une zone hors droit. C'est une fausse guerre contre l'ennemi armé et une vraie guerre contre la population civile pauvre des zones urbaines, les "villes invisibles", dans le cas colombien. Dans l'impossibilité de perpétuer leur présence sur le terrain, les Forces de Sécurité seront ensuite relevées par le "réseau des citoyens informateurs armés" - sous direction de l'Armée. Ce réseau est conçu pour institutionnaliser les paramilitaires de Castaño, démobilisés dans le cadre des négociations de paix entre le gouvernement et les AUC, qui ont été inclus dans la liste terroriste américaine. Le chef de Service Secret de la Police National (DAS) a déclaré que des paramilitaires démobilisés pourront intègrer le DAS[10]. Les stratégies et les tactiques de la guerre urbaine se précisent, liés aux impératifs militaires.
José Sabogal
[1] Saïda Bédar, Contreterrorisme et guerres urbaines… DS nº 62 - Mai 2002
[2] El Colombiano, Medellin, 10/06/02
[3] eltiempo.com, 17/10/02. Le réseau d'informateurs armés composé d'un million de citoyens est le programme phare du President A. Uribe.
[4] eltiempo.com, Ib.
[5] eltiempo.com, 23/10/02
[6] eltiempo.com, 16/10/02
[7] HMONU, le 16/11/02
[8] Ib.
[9] elcolombino.com, Medellin, 24/10/02
[10] eltiempo.com, 20/01/03
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