Le Débat Stratégique Nº66 -- Janvier 2003

Les engagements atlantistes de Blair et la "vieille Europe"

Par Sami Makki


Au cours de l'année 2002, la publication du nouveau chapitre de la Strategic Defence Review (SDR)[1] a montré une capacité de l'appareil de défense britannique à repenser les missions des forces armées. Ceci ne doit pourtant pas cacher un malaise au sein de la société britannique et des forces armées face à certains choix politiques. Tentant de faire l'équilibre entre une posture expéditionnaire et une posture préventive interministérielle rassemblant la Défense (MoD), les Affaires étrangères (Foreign and Commonwealth Office - FCO) et la Coopération (Department for international Developpement - DfiD), le Royaume-Uni veut s'imposer comme un modèle. Pourtant, l'engagement pro Bush sur l'Irak, jugé "massivement dans l'intérêt national" par Blair, avec l'"Operation Telic" prévoyant l' engagement de 40000 hommes, comporte des risques politiques.

Une politique de Défense (trop) ambitieuse ?


La programmation budgétaire s'inscrit dans un processus de modernisation des capacités de défense : l'effort d' investissement du MoD dans les programmes d'acquisition devra permettre une interopérabilité avec les forces alliées et une plus grande efficacité dans l'emploi des forces engagées en Irlande du Nord, en Afghanistan et dans les Balkans ou dans des opérations de contre-terrorisme.

Après le 11 septembre, l'Amiral Boyce, Chef des forces armées, avait exposé les nouvelles orientations stratégiques fondées sur la Force de réaction rapide interarmées (JRRF) expérimentée et validée durant l'exercice Saif Sareea II [2].

Incertitudes socio-politiques et fragilisation de la cohésion interministérielle


Pourtant des incertitudes demeurent. Un rapport du National Audit Office de décembre critiquait les choix du MoD en matière d'acquisition. Un parlementaire Leigh souligne que " le MoD accumule les problèmes (…) et les progrès apparents semblent masquer de futurs ennuis ". Pour mettre en œuvre une politique de défense ambitieuse, Blair a cherché la cohésion interministérielle (joined-up government) et parié sur un consensus national. Ces deux éléments ont été affaibli.

Les divergences, apparaissent entre l' opinion publique et le gouvernement travailliste et au sein même de la majorité gouvernementale, sur l'opportunité d'une guerre contre l'Irak.

La presse s'est faite l'écho de tensions croissantes avec l'échéance d'une intervention armée. Les sondages montrent qu'une majorité de Britanniques (jusqu'à 80 %) est opposée à une intervention. Les manifestations dans Londres, réunissant régulièrement plus de 150 000 personnes[3] depuis septembre 2002, ont montré l'importance de ce rejet.

Une fin prématurée de ce consensus et un accroissement des tensions sociales à l'image de la grève des pompiers, mobilisant 19 000 hommes (soit 10 % des forces armées) peuvent mettre à mal les choix de Blair[4]. D'autant que la " prévention des conflits " sur laquelle repose le volet Defence Diplomacy du MoD, au-delà de sa dimension médiatique, est un instrument essentiel de cohésion interne et de coopération interagences entre le MoD, le DfiD et le FCO autour des questions extérieures. Une contradiction trop grande entre effets d'annonce et mobilisation de l' instrument militaire sans justifications claires peut entraîner des tensions ministérielles, comme l'ont montrées les prises de position critiques de Clare Short de DfiD.

Blair et la " vieille Europe "


Comme le Ministre de la Défense Hoon l'a souligné, l'alliance stratégique entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis est unique, centrale et s'inscrit dans la durée, les Britanniques affirmant maintenir une capacité d'influence auprès de la puissance américaine. Dans son discours de Prague, Blair a insisté sur le rôle de l'OTAN dans la lutte contre le terrorisme, en privilégiant une transformation de l'Alliance tournée vers des capacités globales de déploiement rapide par une nouvelle initiative sur les capacités de défense s'alignant sur la posture stratégique américaine.

Le gouvernement Blair, en s'affirmant comme un moteur de la transformation, ne refuse pas l'option européenne qu'il avait relancée en matière de défense à Saint Malo en 98. Mais le Royaume-Uni veut être le leader de la mise en œuvre de capacités d'action européennes en s' assurant d'une position centrale dans la relation transatlantique. L'armée britannique possèderait un modèle d' organisation, de gestion et d'action à ? exporter " et dont les Européens devraient s'inspirer[5]. Pourtant, en annonçant en décembre la participation probable du Royaume-Uni au programme de la Missile Defense, Hoon[6] réaffirmait un autisme à l'égard des Européens[7] qui pourrait être fatal à l'Europe de la Défense. Le sommet de Prague a validé les solutions britanniques de leasing de C-17 américains. Cet épisode confirme un retour du Royaume-Uni au devant de la scène européenne sur les questions de Défense comme dans les débats politiques sur l'avenir de l'Europe autour de la Convention. Parallèlement, la dénonciation par Rumsfeld des Etats de la "vieille Europe" souligne la volonté américaine de former un nouveau noyau européen, composé des pays de l' Europe centrale et de l'Est, reposant sur l'Alliance élargie et faisant allégeance aux Etats-Unis.

Alors que les dissensions au sein du Labour pourraient déboucher sur une crise politique, le retour aux affaires d'un gouvernement conservateur n' entraînerait pas de rupture dans les budgets de défense, la marge de manœuvre étant étroite. Mais la dimension européenne (aussi limitée soit-elle actuellement) de la politique de défense britannique serait la victime de ce changement. Aux autres Européens de répondre aux défis britanniques en s' engageant sur les futurs programmes européens, tout en étant les catalyseurs d'une pensée stratégique plus autonome à l'échelle de l'Europe à 25.

Sami Makki


[1] MoD The Strategic Defence Review : a New Chapter, Cm 5566, July 2002.

[2] Admiral Sir Michael Boyce " UK Strategic Choices ", RUSI Journal, Feb. 2002.

[3] " The biggest protest in a generation " selon The Independent.

[4] Voir " l'accrochage " fin novembre 2001 entre l'Amiral Boyce et le Ministre Hoon.

[5] Julian Lindley-French, " Fighting Europe's Wars the British Way... ", RUSI Journal, April 2002.

[6] MoD Missile Defence: a public Discussion Paper, December 2002.

[7] Robin Ranger et al. (eds.) International Missile Defence ? Opportunities, Challenges and Implications for Europe, RUSI, Whitehall Paper 55, octobre 2002.



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