Le Débat Stratégique Nº67 -- Mars 2003
Ankara et le nord de l'Irak
Par Ugur Kaya
Le Nord de l'Irak et notamment
Moussoul oubliés depuis la décision de
1926 de la Société des Nations (SdN)
laissant la région sous le mandat de la
Grande Bretagne, se sont imposés à la
politique turque depuis la Guerre du
Golfe en 1991. Le maintien du pouvoir
centralisé de Saddam avait calmé pendant
dix ans les inquiétudes d'Ankara qui
doit faire face à une nouvelle situation.
L'impératif centralisateur
A la fin de la première Guerre Mondiale,
lors de l'Armistice de Mondros (30
octobre 1918), les forces britanniques se
trouvaient au 30 km au sud de
Moussoul. C'est après l'armistice que
les forces britanniques occupèrent la
région de Moussoul en Novembre 1918.
Malgré la reddition de l'Empire, le
parlement ottoman se réunit à Istanbul
pour la dernière fois en Janvier 1920 et
proclama " La Promesse Nationale "
dont le premier article prévoyait l'unité
du pays à l'intérieur des frontières à la
date de l'Armistice. Mossoul faisait
donc partie du territoire " turc ". Cette
proclamation fut aussi l'un des piliers de
la République turque. Les efforts d'
Ankara à Lausanne n'aboutirent pas et
la SdN trancha en 1925 en faveur de la
Grand Bretagne avec un droit de 10 %
des revenus pétroliers de Moussoul pour
25 ans à la Turquie. Malgré le sentiment
de subir une injustice, la nouvelle
République en quête de stabilité et de
soutien international abandonna ses
revendications.
Son renoncement à une revendication
territoriale correspondait à sa politique
d'intangeabilité des frontières
régionales. Héritiers d'un Empire dont
la dissolution a duré trois siècles, les
dirigeants turcs axaient leur stratégie sur
le refus d'une nouvelle désagrégation.
La revendication territoriale était
redoutée en deux sens. Le premier risque
était d'entraîner les revendications d'
autres entités régionales (réactualisant le
Traité de Sèvres). Deuxièmement une
croissance de la population kurde
pourrait briser le caractère état-nation de
la République.
Après la guerre de libération où Turcs
et Kurdes affrontèrent ensemble les
alliés, les Kurdes furent pourtant
intégrés dans un pays " à identité
exclusivement turque ". Après l'
expulsion des grecs et des arméniens, les
Kurdes restèrent la seule identité
Ethnique majeure non turque. La République
? turque ", à la française, laïque et
unitaire, réprimait tout communautarisme
et nia l'identité kurde.
Une nouvelle situation
L'émergence du PKK dans les années
80 et avec la guerre du Golfe de 1991
termine cette politique. Ankara reconnut
la réalité kurde. Toutefois, à la fin de la
Guerre froide, la tendance à la
désagrégation des pays multi-éthniques
réanima les craintes turques et conforta
l'approche du statu-quo envers les
capitales voisines. Cette politique
ignorant toute formation
non-centralisatrice a affaibli même le jeu
des Turkmènes (Turcs du nord de l'Irak).
Ils n'ont pas pu prendre leur place dans
l'opposition irakienne, ni dans les
discussions internationales pour le futur
de l'Irak.
Les Turkmènes, comme un outil
stratégique, rappellent la vision d'
Ankara vis-à-vis des Chypriotes turcs.
Au début des années de 50, Ankara nia
l'existence du problème des communauté
à Chypre, prétendant que l'île
appartenait à la Grande Bretagne et même
refusait, comme les Britanniques de
porter le problème au niveau
international. Ce n'est qu'après la
montée des Chypriotes grecs soutenus
par la Grèce qu'Ankara inquiète de l'
idée d'une Grande Grèce, soutint ses
compatriotes dans l'île.
Aujourd'hui, la Turquie est face à un
dilemme : Ankara voudrait contrôler
militairement la région et éviter la
création d'un Etat kurde, mais la région
a changé depuis 91 et peut provoquer l'
enlisement. L'absence d'autorité de
Bagdad, qui légitimait Ankara, a été
remplacée par des institutions locales
kurdes. Une présence unilatérale, hors de
la coalition américaine, compliquerait la
situation. Les refus du Parlement à l'
entrée des troupes US et au déploiement
des forces turques, fûrent paradoxalement
suivis par des protestations kurdes en
Irak, comprises par Ankara comme un
avertissement américain, démontrant tout
le potentiel de provocations régionales.
L'état-major turc soutint donc l'
autorisation de déploiement des forces
américaines sur le territoire turc en
contre-partie de l'envoi de ses forces en
Irak ; l'armée turque serait ainsi entrée
dans le système de contrôle des forces
kurdes, à côté d'une force tampon
américaine. Mais le refus inattendu
de la première motion a fait émerger l'
incompatibilité des calculs turcs et
américains. La limite de la coopération
turco-américaine trace celle de la
présence turque au nord de l'Irak. La
deuxième motion plus restricitive :
autorisant seulement le passage aérien
est le signal d'un changement de
politique d'Ankara, qui reconnaît l'
impossibilité d'un contrôle accru des
grandes villes du nord de l'Irak, où les
Turkmènes forment pourtant des entités
importantes, comme Kirkouk et
Moussoul (plus de100 km au sud de la
Turquie).
L'autre problème est la durée d'un
contrôle étendu sur la région. La
création potentielle d'un Etat kurde à la
suite du renversement du régime de
Bagdad n'est pas si évidente. L'armée
turque est depuis longtemps à 20-30 km
à l'intérieur de l'Irak, pour créer une
zone tampon contre le KADEK (ex
PKK). Mais une présence plus intense et
longue d'une dizaine d'années n'est pas
envisageable. L'objectif d'Ankara est,
dans un premier temps, de contrôler la
bande montagneuse parallèle à la
frontière qui sert de plate forme
logistique au KADEK. Dans un second
temps, ce contrôle veut être une
démonstration de force viq-à-vis des
kurdes irakiens pour les inviter à ne pas
" aller trop loin " dans l'enthousiasme
des événements. Enfin il s'agit d'
apporter un soutien aux Turkmènes pour
contre-balancer les kurdes dans le
nouvel Irak du nord.
Aujourd'hui, une politique pacifique
serait sans doute plus profitable et moins
risquée pour la Turquie. Si les Kurdes de
Turquie sont vus comme une atteinte
potentielle à l'unité du pays, ils peuvent
jouer un rôle dans les échanges
économiques avec le nord de l'Irak. Par
ailleurs, avec son enracinement laïque et
républicain, la Turquie peut aussi servir
de modèle et/ou d'allié aux groupes
kurdes comme le PUK qui lutte depuis
quelques années contre des groupes
islamistes armés soutenus par l'Iran et l'
Arabie saoudite. Dans le cas contraire,
elle risque de souffrir de la montée de l'
islamisme radical dans la région.
La Turquie est obligée d'adapter sa
stratégie à la réalité et cherche encore à
priviliégier la coopération avec les
peuples de sa région proche.
Ugur Kaya
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