Le Débat Stratégique Nº67 -- Mars 2003

Les retombées d'une conquête promise

Par Dr John Grouard Mason
Université W. Paterson New Jersey


D'ici avril, l'invasion et l'occupation anglo-américaine de l'Irak seront un fait accompli. Il se peut aussi qu'Osman Ben Laden et ses fils soient pris[1]. Il y a un an déjà, notre président avait promis la tête de Ben Laden, et maintenant c'est celle de Saddam - qu'il accuse d'être indirectement " responsable " des attaques du 11/09/01[2]. Réussir serait la quasi-garantie de sa réélection en 2004 - et enfin par une vraie majorité [3] ! Mais on pourrait toujours poser la question : à quels prix sont vos victoires ?

Oderint dum metuant[4] ?


Dans sa lettre de démission du service diplomatique américain, John B. Keisling, ex-attaché politique de l' Ambassade des E-U à Athènes suggère une réponse. S'adressant à son chef, le Secrétaire d'Etat Powell, il constate que de l'OTAN, de l'EU et de la diplomatie américaine en Europe, il ne reste que des champs de ruine et demande : " Depuis quand, Monsieur, "oderint dum metuant" est devenu notre nouvelle devise nationale [5] ". Il n'est pas le seul diplomate américain à se poser cette question.

Les triomphes espérés de Bush se réalisent dans le pire cas de figure diplomatique et feront des dégâts irrémédiables quant aux relations entre l'Amérique et ses principaux alliés européens. L'importance du dossier iraquien ne tourne pas autour de l'Irak mais de la dissolution par un coup de force du système international construit au vingtième siècle [6]. Dans le cas d'un veto franco-russe d'une deuxième résolution, aucun Président Americain ne demanderait plus la " permission " préalable au Conseil de Sécurité pour ses décisions présentées comme concernant " le droit légitime de défense des Etats-Unis ". L'unilatéralisme américain actuel sortira renforcé, et le soutien récent et réticent des Etats-Unis aux programmes de l'ONU sera diminué. Mais dans le cas inverse où les Etats-Unis arriveraient à faire voter une résolution autorisant l'invasion de l' Irak par une majorité de gouvernements malmenés et subordonnés que restera-t-il de la légitimité du Conseil ? La presse américaine a surnommé " the coalition of the willing " " la coalition des fracturés ! ". Au-delà des " pots de vins ", l'Administration Bush tente de forger cette coalition par l'intimidation pure - même avec leurs alliés les plus proches. Un haut responsable de l' administration a suggéré que les ressortissants mexicains aux E.U se retrouvent sujet à des représailles populaires - comme les sociétés françaises le sont déjà[7] - si le gouvernement mexicain ne fait pas le bon choix[8]. Même une victoire américaine ferait des dégâts à l'ONU.

Une nouvelle théorie de la violence


Le discours " anti-européen[9] " est l' expression du nouveau paradigme dominant à Washington. Il a été proposé par le penseur neo-conservateur Robert Kagan l'été 02 dans son " Power and Weakness " où la puissance américaine est confrontée avec une contestation permanente mais molle du " pôle de faiblesse " qu'est l'Union Européenne[10]. Timothy Garton Ash note que ce discours " anti-européen " a une identité sociale et partisane spécifique : rurale, républicaine et conservatrice. Il est concurrencé par un discours internationaliste pro-européen de tendance démocrate, surtout ancré dans les grandes villes des deux côtes dites de " gauche[11] ". Ces milieux servent de base au mouvement anti-guerre mobilisé par les ONG's virtuels du style www.moveon.org[12].

Jamais la diplomatie française n'a tant polarisée l'opinion américaine. Mais la dynamique d'hostilité anti-française est sous-tendue par l'affrontement permanent entre l'Amérique " bleu-démocrate " et " rouge-républicain " déjà existante sous Clinton et pendant le scrutin présidentiel de 2000 [13]. La vraie cible des conservateurs enragés comme Bill O' Reilly du Fox News, reste l'aile gauche du Parti Démocrate, plutôt que la France.

Ce climat d'hostilité coûtera cher quand le moment sera venu d'imposer l' essentiel de la facture pour la reconstruction de l'Iraq sur les Etats de l'Union Européenne. La conquête et l' occupation de l'Irak - comme celle de l' Ethiopie par Mussolini en 1931 - représente peut-être le moment où l' ancienne hégémonie " molle " des E.U. se transforme en nouvel Empire dur mais fragile[14]. Une telle mutation pourrait marquer le rapport entre l'Amérique et le monde aussi bien que la fin de l'ONU en tant qu'institution d'union. Pour certains stratèges cette mutation est souhaitable et nécessaire.

" L'Ecole Perle ", représente la fraction dominante (mais minoritaire) au sein des conseillers de l'administration Bush. Leur " Weltanschauung " néo-impériale a coloré le discours du Président concernant l'avenir du Proche-Orient prononcé devant The Americain Enterprise Institute[15]. Pour l'Ecole Perle, cette conquête permettra la transformation de l'Irak-adversaire en un centre de diffusion démocratique afin qu' il serve, comme le Japon et l'Allemagne après 1945, de base principale aux armées américaines dans la région. En même temps, elle cassera le moral du mouvement islamiste à travers le monde musulman, non simplement dans le Proche-Orient mais aussi dans sa périphérie asiatique et africaine[16]. Le renversement du régime en Iraq est la première étape dans un projet à long terme de " remodelage " de tous les régimes dans toute la zone afin de les consolider sous domination américaine et de produire un environnement favorable aux intérêts de ses principaux alliés dans la région - la Turquie et Israël. En l'absence d'un véritable " peer competitior " militaire, et contrôlant la source d' approvisionnement pétrolier de l'Europe et du Japon, les Etats-Unis auront créé une fondation durable pour un nouveau " Siècle Americain [17] "… Ces néo-impérialistes proposent la guerre comme une thérapie de choc pour le Proche-Orient.

Ce n'est qu'un début


Or la campagne anglo-américaine risque de marquer le début d'une mésaventure politique pire que Suez, plutôt qu'un triomphe d'armes historique. L' occupation de l'Irak par 250.000 américains ouvrira la question de l'Iran, autre Etat musulman qui détient des armes de destruction massives[18], puis celle de la Corée du Nord. La guerre contre Saddam ne sera ni décisive ni la dernière, mais la première dans une tentative de recréer l'Empire Ottoman sous tutelle Americaine.

Comme le déficit du commerce extérieur de l'Amérique est aussi important que son budget de défense[19] combien de temps cette aventure sera soutenue par la classe dirigeante américaine ? Combien de temps l'occupation de l'Irak par des soldats américains sera-t-elle supportée par ses électeurs ? Et cela dans l'absence de l'argent et de l' appui militaire et diplomatique de nos alliés européennes les plus riches ? Il va être difficile de financer un empire avec une simple carte de crédit - même si c'est l'American Express.

Dr John Grouard Mason
Université W. Paterson New Jersey


[1] Rapport de Rory McCarthy et Jason Burke, " Endgame in the Desert of Death ", The Observer, 9 mars 2003

[2] Tom Zeller, " How Americans Link Iraq and Sept. 11th " The New York Times, 3 mars 2003.

[3] " Les dures leçons d'une élection exceptionnelle " juin 2001, www.temps-reels.net. La Lettre de Woodstock.

[4] Laissez-les-nous haïr aussi longtemps qu'ils nous craignent.

[5] Paul Krugman, " Let them Hate as Long as They Fear " The New York Times, 3/03/03.

[6] Peter Howard, " End Games : Washington, UN, and Europe " Foreign Policy in Focus, le 28 février, www.fpif.org.

[7] L'un des slogans de la campagne anti-francaise est " First Iraq, then France ".

[8] Krugman, op cit.

[9] Timothy Garton Ash, " Anti-Europeanism in America ", The New York Review of Books, le 28 février 2003.

[10] Robert Kagan, " Power and Weakness ", The Policy Review, Juin 2002, www.policyreview.org/June02.

[11] Ash op cit, page 33.

[12] Profil de son animateur, Elie Pariser, par George Packer, " Smart-Mobbing the War " New York Times, 9 mars 2003.

[13] Mason, op cit.

[14] Essai " The New American Empire Part1", STRATFOR, juin 2002, www.stratfor.org

[15] Jim Lobe, " When the Where Conveys more than the words ", 28 février, www.fpif.org.

[16] Lettre de George Friedman, The European Question, STRATFOR, le 3/03/03.

[17] Rapport du Project for a New American Century, " Rebuilding America's Defenses ", 2000, www.newamericancentury.org.

[18] Thomas Powers, " War and Its Consequences ", The New York Review of Books, 27-03-03, pages 21-22.

[19] Le budget de défense pour 2003-2004 dépassera les 500 milliards de $, coûts de la guerre compris sans les frais de l'occupation. Le déficit extérieur est de 465 milliards de pour 2002 et son financement exige un milliard de capitaux étrangers / jour.



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