Le Débat Stratégique Nº67 -- Mars 2003

Militarisation des acteurs civils et stratégie globale des Etats-Unis

Par Sami Makki


La guerre contre le terrorisme a modifié la conception américaine du rôle des organisations civiles (fédérales, non gouvernementales - ONG et commerciales) dans la planification des opérations militaires. Apporter une "aide humanitaire" après avoir instauré l'effroi et le chaos permettrait de gagner les "cœurs et les âmes", par des "humanitarian combat operations". Cette logique intègre l'après-conflit dans le cadre du recours (préemptif) à la force.

Militarisation de l'humanitaire et guerres en réseaux


Si les acteurs civils américains ont souvent été des éléments dynamiques de la formulation et de la mise en œuvre de différentes facettes de la politique étrangère, des bouleversements sont en cours dans les relations entre forces armées et acteurs civils américains dans l'architecture de sécurité nationale. Dès octobre 2001, le Secrétaire d'Etat Powell avait déclaré que les ONG américaines constituaient "des multiplicateurs de forces" et étaient "des instruments du combat" américain. La recherche de l'efficacité opérationnelle est laissée aux seuls militaires pour y subordonner les acteurs civils et le politique. L'intégration de l' action civile dans les plans opérationnels caractérise la coordination des actions civilo-militaires aux Etats-Unis.

Le Pentagone devient le catalyseur de l'action d'urgence. La multiplication des opérations de lutte contre le terrorisme, mettant en œuvre des stratégies asymétriques de production/maîtrise du chaos par un contrôle informationnel, impose une dynamique militaire aux civils. L'intégration de l'espace-temps humanitaire dans la temporalité militaire assure aux forces armées un contrôle de l' environnement civil et instrumentalise ses acteurs pour permettre la conduite d' une guerre en réseau et par réseaux (netwar). ONG et opérateurs militaires privés[1] deviennent les instruments de la réussite des opérations militaires. Les agences civiles américaines inscrivent désormais leurs activités dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. La réforme engagée au sein de l'Agence pour l'Aide internationale au développement (USAID), établit un continuum entre sécurité et développement. L'Ad ministration Bush a recentré sa politique d'aide internationale en ce sens pour renouveler les rapports entre actions humanitaires, aide au développement et sécurité nationale.

Commercialisation de l'aide au développement, instrumentalisation des sociétés civiles


En décidant de réinvestir les activités de terrain pour superviser les opérations civiles et rentabiliser les financements des ONG et des autres acteurs du secteur privé, l'USAID s'assure une fonction clé au sein de l'architecture de sécurité nationale[2]. Elle complète le dispositif de recueil d'information par le renseignement humain et l'influence stratégique. Face à ces dynamiques d' intégration, les acteurs civils prennent différentes postures, de la recherche du partenariat au refus par principe. Mais une relation d'interdépendance est déjà en place entre l'USAID et les cinq plus grandes ONG américaines, qui concentrent plus de 30 % des fonds publics[3].

En 2004, une plus grande place sera réservée aux financements privés des activités de développement conformément aux engagements de Bush en 2002 dans le Millenium Challenge Account. Les sociétés commerciales américaines sont des intermédiaires entre l'Etat fédéral et les ONG.La diplomatie ne peut se priver du secteur non étatique pour le renforcement de l'influence américaine. Ceci passe par une "bilatéralisation de l'aide" au détriment du multilatéralisme des agences internationales.

Dans l'optique de la stabilité post-conflictuelle, un semblant de société civile est un critère de " bonne gouvernance " : il faut savoir le créer. La planification de l'après-intervention en Irak a débuté dès l'été 2002 par la fabrication aux Etats-Unis d'une société civile irakienne aux allures démocratiques dans l'optique d'un protectorat militaire.

Objectifs militaires et nouveaux marchés


La création en mars 2003, d'un Bureau pour l'aide humanitaire et la reconstruction au sein du Pentagone illustre cette convergence civilo-militaire. Aux côtés des équipes des affaires civiles en Afghanistan, les Provincial Reconstruction Teams constitués de Réserves de l'Army (souvent des entrepreneurs américains) assurent un démarchage commercial pour le compte de leurs entreprises. Ils préparent la "démocratisation" et le retour sur investissement.

Les temporalités des actions des agences civiles pour répondre à la diversité des besoins (court terme pour gérer la crise et engagement sur le long terme dans la phase de post-conflictualité/stabilisation) interagissent avec les velléités de remise en forme du Moyen-Orient par la guerre, puis par le "shaping" en temps "d'après-conflit". Ces différents modes opératoires sont essentiels à la cohérence de l'approche globale recherchée par l'intégration civilo-militaire. L'attribution précoce de marchés irakiens à des grandes entreprises américaines très proches de l' Administration républicaine souligne ces liens entre secteur privé et complexe militaro-industriel aux niveaux stratégique et opératif.

Au-delà d'un exercice de pouvoir normatif américain par le soft power, la puissance américaine veut laisser une empreinte dans le Grand Moyen-Orient et conquérir de nouveaux marchés grâce à une occupation territoriale durable sur le modèle du camp militaire de Bondsteel par l'application de la stratégie du footprint.
Sami Makki


[1] Ces grandes compagnies sont Kellogg Brown & Root (KBR) de Halliburton Corp, Carlyle Group et L-3 Communications avec MPRI.

[2] Andrew S. Natsios, Foreign Aid in the National Interest, Remarks at the Heritage Foundation, Washington DC, 7 janvier 2003.

[3] Il s'agit notamment de Catholic Relief Services, CARE, World Vision.


A paraître en mai 2003
CIRPES
Sami Makki

Militarisation de l'humanitaire,
privatisation du développement et
stratégie globale des Etats-Unis


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