Militarisation des acteurs civils et stratégie globale des Etats-Unis
Par Sami Makki
La guerre contre le terrorisme a modifié
la conception américaine du rôle des
organisations civiles (fédérales, non
gouvernementales - ONG et
commerciales) dans la planification des
opérations militaires. Apporter une
"aide humanitaire" après avoir instauré
l'effroi et le chaos permettrait de gagner
les "cœurs et les âmes", par des "humanitarian combat operations".
Cette logique intègre l'après-conflit dans
le cadre du recours (préemptif) à la force.
Militarisation de l'humanitaire et guerres en réseaux
Si les acteurs civils américains ont
souvent été des éléments dynamiques de
la formulation et de la mise en œuvre de
différentes facettes de la politique
étrangère, des bouleversements sont en
cours dans les relations entre forces
armées et acteurs civils américains dans
l'architecture de sécurité nationale. Dès
octobre 2001, le Secrétaire d'Etat
Powell avait déclaré que les ONG
américaines constituaient "des
multiplicateurs de forces" et étaient
"des instruments du combat"
américain. La recherche de l'efficacité
opérationnelle est laissée aux seuls
militaires pour y subordonner les acteurs
civils et le politique. L'intégration de l'
action civile dans les plans
opérationnels caractérise la coordination
des actions civilo-militaires aux
Etats-Unis.
Le Pentagone devient le catalyseur de
l'action d'urgence. La multiplication
des opérations de lutte contre le
terrorisme, mettant en œuvre des
stratégies asymétriques de
production/maîtrise du chaos par un
contrôle informationnel, impose une
dynamique militaire aux civils.
L'intégration de l'espace-temps
humanitaire dans la temporalité militaire
assure aux forces armées un contrôle de l'
environnement civil et instrumentalise
ses acteurs pour permettre la conduite d'
une guerre en réseau et par réseaux
(netwar). ONG et opérateurs militaires
privés[1] deviennent les instruments de la
réussite des opérations militaires.
Les agences civiles américaines
inscrivent désormais leurs activités dans
le cadre de la lutte contre le terrorisme.
La réforme engagée au sein de l'Agence
pour l'Aide internationale au
développement (USAID), établit un
continuum entre sécurité et
développement. L'Ad ministration Bush a recentré sa
politique d'aide internationale en ce
sens pour renouveler les rapports entre
actions humanitaires, aide au
développement et sécurité nationale.
Commercialisation de l'aide au développement, instrumentalisation des sociétés civiles
En décidant de réinvestir les activités
de terrain pour superviser les opérations
civiles et rentabiliser les financements
des ONG et des autres acteurs du secteur
privé, l'USAID s'assure une fonction
clé au sein de l'architecture de sécurité
nationale[2]. Elle complète le dispositif de
recueil d'information par le
renseignement humain et l'influence
stratégique. Face à ces dynamiques d'
intégration, les acteurs civils prennent
différentes postures, de la recherche du
partenariat au refus par principe. Mais
une relation d'interdépendance est déjà
en place entre l'USAID et les cinq plus
grandes ONG américaines, qui
concentrent plus de 30 % des fonds
publics[3].
En 2004, une plus grande place sera
réservée aux financements privés des
activités de développement
conformément aux engagements de Bush
en 2002 dans le Millenium Challenge
Account. Les sociétés commerciales
américaines sont des intermédiaires entre
l'Etat fédéral et les ONG.La diplomatie
ne peut se priver du secteur non étatique
pour le renforcement de l'influence
américaine. Ceci passe par une
"bilatéralisation de l'aide" au
détriment du multilatéralisme des
agences internationales.
Dans l'optique de la stabilité
post-conflictuelle, un semblant de
société civile est un critère de " bonne
gouvernance " : il faut savoir le créer. La
planification de l'après-intervention en
Irak a débuté dès l'été 2002 par la
fabrication aux Etats-Unis d'une société
civile irakienne aux allures
démocratiques dans l'optique d'un
protectorat militaire.
Objectifs militaires et nouveaux marchés
La création en mars 2003, d'un Bureau
pour l'aide humanitaire et la
reconstruction au sein du Pentagone
illustre cette convergence
civilo-militaire. Aux côtés des équipes
des affaires civiles en Afghanistan, les
Provincial Reconstruction Teams constitués de Réserves
de l'Army (souvent des entrepreneurs
américains) assurent un démarchage
commercial pour le compte de leurs
entreprises. Ils préparent la
"démocratisation" et le retour sur
investissement.
Les temporalités des actions des
agences civiles pour répondre à la
diversité des besoins (court terme pour
gérer la crise et engagement sur le long
terme dans la phase de
post-conflictualité/stabilisation)
interagissent avec les velléités de remise
en forme du Moyen-Orient par la guerre,
puis par le "shaping" en temps
"d'après-conflit". Ces différents modes
opératoires sont essentiels à la
cohérence de l'approche globale
recherchée par l'intégration
civilo-militaire. L'attribution précoce de
marchés irakiens à des grandes
entreprises américaines très proches de l'
Administration républicaine souligne
ces liens entre secteur privé et complexe
militaro-industriel aux niveaux
stratégique et opératif.
Au-delà d'un exercice de pouvoir
normatif américain par le soft power, la
puissance américaine veut laisser une
empreinte dans le Grand Moyen-Orient
et conquérir de nouveaux marchés grâce à
une occupation territoriale durable sur le
modèle du camp militaire de Bondsteel
par l'application de la stratégie du
footprint.
Sami Makki
[1] Ces grandes compagnies sont Kellogg Brown & Root (KBR) de Halliburton Corp,
Carlyle Group et L-3 Communications avec MPRI.
[2] Andrew S. Natsios, Foreign Aid in the National Interest, Remarks at the Heritage Foundation, Washington DC, 7 janvier 2003.
[3] Il s'agit notamment de Catholic Relief Services, CARE, World Vision.
A paraître en mai 2003
CIRPES
Sami Makki
Militarisation de l'humanitaire,
privatisation du développement et
stratégie globale des Etats-Unis