Le Débat Stratégique Nº67 -- Mars 2003
Théostratégie : modules génétiques du politique et chaos
Par Alain Joxe
Toute philosophie du pouvoir fait
appel à des scénarios stratégiques qu'on
peut appeler des " modules génétiques "
du politique. Ils ont la structure d'un
mythe de naissance ; parcourus à l'
envers, ce sont des " modules
thanatiques ", de fin du monde. Les
modules génétiques mettent en scène des
chroniques censées représenter la
naissance de l'Etat par la traversée d'
une phase de désordre ; l'expédition
coloniale y joue un rôle positif, comme
purge des tensions internes. Les
modules thanatiques représentent la mort
de l'Etat impérial mais la résurrection
par la libération des peuples soumis.
Au premier type appartient le mythe de
Gilgamesh et de la prêtresse d'Inana
Ishtar Venus, purgeant la ville d'Uruk
des bandes de jeunes voyous
paramilitarisés, pour les lancer dans l'
expédition du Liban (mine du bon bois
de cèdre qui manque à l'Irak). Au second
type, la chute du colosse aux pieds d'
argile ou Henry VI de Shakespeare : l'
Angleterre sombre dans la guerre des
Deux Roses après le triomphe posthume
de Jeanne d'Arc.
Ces représentations doivent beaucoup
à cette partie archaïque et
moyen-orientale de la théologie biblique
qu'on pourrait appeler " stratégie du
salut du Peuple de Dieu ". On y pose
aussi depuis la Réforme la question du
" libre arbitre ", de la liberté de
jugement, commune aux hommes, liberté
qui permet un pari sur l'existence
commune de l'amour et/ou de la raison
(au moins aussi générale que la haine et
la folie, mais plus commune). Cette
communauté passe par un clonage
universel du divin, dit " le Saint-Esprit
", ou un clonage général de la Raison.
Par cette médiation, on suppose possible
l'arrachement à la guerre généralisée par
un bond de la rationnalité autistique
dans la rationnalité des multitudes, qui
préfèrent stratégiquement la paix et la
production à la guerre et la destruction.
Tel est du moins le module fondateur du
politique chez Spinoza. Il soutient aussi
l'ONU telle qu'elle est.
Hobbes-Spinoza : aller
Hobbes considère ce bond comme un
contrat entre le peuple et le Souverain,
Léviathan n'étant que la personalisation ou l'organisation de la fonction
de protection du peuple contre la
violence atopique de Behemoth " état
de nature " " guerre contre tous ".
Pour lui, l'obéissance n'est pas le
produit du consentement face au
pouvoir protecteur, c'est le produit du
consentement du peuple à son pouvoir
de libre organisation de sa protection.
Même si Hobbes est convaincu que la
monarchie absolue réalise le mieux la
protection du peuple, il admet que
toutes les formes de République sont d'
abord des fonctions de protection
légitimées par le peuple. Le concept de
peuple préexiste à celui de démocratie.
Le droit de nature chez Spinoza est la
violence de la convoitise qui aboutit à
la guerre de tous contre tous. Il est
déraisonnable car " sans commune
mesure " (grec : a-sym-metria) et aboutit
à la guerre généralisée et à la mort. Le
saut dans le droit positif est un acte
commun de raison qui passe de la raison
individuelle à la raison collective sans
besoin de l'intervention de la divinité.
Le module génétique du politique
chez Spinoza suppose donc une
conscience stratégique des multitudes
qui deviennent peuple par ce saut dans
le droit positif. Sa préférence implicite
pour la démocratie en découle
clairement. Ce " saut dans la démocratie
" peut-être vu comme " rédemption ",
c'est-à-dire une remise à zéro du
pouvoir des dettes et de la menace de
mort à nous réduire en esclavage. La
souveraineté pour Spinoza, c'est la
définition du pouvoir comme somme
de libertés.
Bush-Schmitt : retour à l'ordre du chaos global
Le saut démocratique vu par Spinoza
ne dépend pas d'une opération militaire
victorieuse, imposant l'obéissance par
la " protection ". Carl Schmitt a
produit ce module qui décrit la création
du pouvoir, mais d'un pouvoir qui tue
la souveraineté.
A cette génèse schmittienne se
rattache le module théologique propre à
la conversion de Bush. Nouveau
Constantin (militaire en campagne) ou
nouveau saint Paul (policier en
opération), il pense avoir eu aussi un
contact direct personnel avec le
Saint-Esprit, représentation qui anime les
sectes protestantes charismatiques. Ce
charisme soustrait directement la bonne
conscience individuelle à la perdition.
Cette " confirmation " autistique lui
permit, selon son propre récit de vie, d'
échapper à l'acoolisme. En revanche, cette
conversion ne le pousse pas à la paix mais
à la guerre ; la conviction (stratégique) de
chevaucher la volonté divine qui l'anime,
le conduit depuis l'attentat des deux
tours à faire un saut dans la definition de
Dieu comme dieu vengeur et maître du
monde dans la lutte finale contre le Mal. Il
peut sincèrement vouloir bombarder
Bagdad dans l'esprit de la croisade contre
les Albigeois : dans le massacre de civils,
de militaires, de chiites et de kürdes, et de
baathistes, Dieu reconnaîtra les siens. L'
attaque de Al Qaïda contre les deux tours
et le Pentagone n'est évidemment pas une
opération militaire mais une opération
terroriste théologique visant le Centre de
l'Empire unique considéré comme empire
du Mal. Les deux acteurs sont dans des
jeux de rôle en miroir et appartiennent à la
même repression apocalyptique : dans une
guerre religieuse de tous contre tous à l'
échelle globale, tous doivent choisir leur
camp. Il n'y en a que deux, comme du
temps de la guerre froide ; mais la guerre
ubiquitaire ne peut être régulée par la
raison, ni gérée par des découpages
géographiques. Il n'y a plus de commune
mesure entre les deux camps. Le discours
stratégique dominant du conflit
asymétrique ubiquitaire et du conflit
global constant n'ayant pas pour objectif
la victoire et la paix, mais la confédération
de toutes les actions violentes pensables
dans l'univers fractal de la " dissymétrie
" permanente.
C'est par simple intelligence de l'
insécurité comme destruction qu'on peut
passer au droit positif. La plongée dans l'
archaïsme de l'Empire de Bush est bien
un rétropédalage dans le module
stratégique spinoziste. L'Empire, équipe
Bush, doit casser et effacer les traces de ce
passage au droit. L'ONU ou le traité du
CPI sont rejetés par l'Empire du chaos en
toute cohérence avec le rejet du passage
de l'état de nature à l'état de droit.
Alain Joxe
Retour au sommaire
©CIRPES