Le Débat Stratégique Nº68 -- Mai 2003

CHRONIQUE GLOBALE : "Les fous dirigent-ils l'asile ?"


Une double impasse à la fois en Iraq occupé et en Palestine occupée "stabiliserait le chaos" dans l'environnement, du CENTCOM ce qui n' est pas incompatible avec l'idéologie "bushiste" de "guerre sans fin", car sans compromis, entre le camp du Bien et celui du Mal, mais crée des missions militaires nouvelles dans la zone et des coûts opérationnels qui sont loin d'être budgétarisés. Les militaires US commencent à renâcler ouvertement sur la prolongation d'une mission non prévue et on va sur trois niveaux de chaos.

1. Global :
Financer le chaos ?

La crise fiscale américaine couplant baisse des impôts fédéraux des riches, hausse des dépenses militaires et chute du dollar, est une fuite en avant qui ne peut provoquer rapidement la relance. Elle enfoncera les Etats dans la banqueroute et financera le déficit fédéral structurel par la liquidation de l'aide sociale des régimes de retraite et de Medicare, de tout l'héritage " social démocrate " du New Deal. Cela pourrait déboucher sur des troubles intérieurs, déviables vers des guerres externes, éventuellement par de nouveaux mensonges ou pire, une tolérance secrète pour des provocations terroristes.

Mais alors, si le modèle stratégique de la guerre sans fin dans les banlieues du monde se voulait généralisable, si c'était ça, la stratégie américaine globalisée ? La conception de MM. Rumsfeld et Cheney, et du petit groupe cohérent - et gaiement néo-nietschéen - de disciples de Leo Strauss et de Carl Schmitt, qui ont été propulsés au pouvoir dans la foulée du grand traumatisme du 11 septembre s'affiche ingénuement. M. Wolfowitz compense le mensonge organisé pour déclencher la guerre par une vérité connue : il avoue à Singapour que l'invasion de l' Iraq est surtout due au fait qu'il " regorge de pétrole ".

Si cette prise de pouvoir du chaos n'était pas un simple élan populiste, transitoire ? S'il s'agissait d'un vrai programme, à son début, cette perspective pourrait être rejetée par le monde entier comme un mal : une " grande régression " (Stanley Hoffmann, NY Review of Books mai juin 2003) ; ou comme l'écrit le Financial Times (cf. Paul Krugman, ? Targetting Welfare ", NYHT, 28 mai 2003), on devrait penser que " les fous ont pris la direction de l'asile ". Cette interprétation gagne du terrain des altermondialistes d'Anemasse, aux couloirs du G8.

Globalement, on ne peut pas se dire, en effet, que le mariage entre le techno-militarisme de la révolution électronique et la religiosité intégriste des sectes du sud des Etats-Unis et du sionisme extrêmiste, sous l'effet en miroir d'un islam terroriste, soit une hybridation fatale. C'est plutôt un accident contrôlable.

Il revient à l'Europe Unie et à ses lumières, malgré sa désunion, ainsi qu' aux démocrates américains, le rôle de dénouer ce nœud gordien en repoussant au fourreau par efforts partiels successifs l'épée brandie par l' empire et qui pourrait accélérer une catastrophe mondiale.

2. Régional :
Guerre sans loi ni fin

Stratégiquement, la guerre d'Iraq innove à l'articulation du politique et du militaire.

La guerre avait été décidée grâce à des dépositions détaillées, totalemement inexactes, affirmant la production par l' Iraq d'armes de " destruction massive ". Ces mensonges, faits par l'exécutif au législatif pour emporter la conviction du Sénat et des Communes (aux Etats-Unis et en Grande Bretagne), s'ils sont prouvés, sont à considérer comme des crimes. Il n'était pas nécessaire pense-t-on désormais clairement en Grande Bretagne et même par bouffées aux Etats-Unis, de fonder l'action destinée à abattre le tyran sur des violations du droit international et du droit coutumier anglo-saxon. Robin Cook prend à cet égard à Westminster le rôle d'accusateur et met Blair sur la défensive tandis que l'équipe de M. Rumsfeld est sur la selette - un bureau spécial du cabinet du ministre, non la CIA ou la DIA ni des services britanniques, étant à l'origine des faits inventés.

Cette guerre innove aussi parce qu'elle ne peut pas finir : l'état de guerre se poursuit sous régime d'occupation : tant qu'aucun pouvoir politique ou militaire, ne reconnaît sa défaite, ne négocie sa reddition ou son alliance avec les occupants (cas italien, allemand et japonais) il n'y a pas de victoire ni de paix. Ni d'Etat démocratique. La Démocratie exige au moins la reconnaissance de l'existence du peuple, et l'Etat, le fonctionnement de services publics. Malgré le changement de "résident général" les Etats-Unis ont été incapables de rétablir dans les villes l'eau, l'électricité, le téléphone, l'enseignement, les hôpitaux et l' enlèvement d'ordures. La production pétrolière stagne alors qu'elle est supposée tout payer.

Les erreurs politiques du vainqueur sont un peu trop importantes. Sur le plan international, le représentant de l'ONU est chargé du retour à la démocratie. Le résident américain lui dénie cette compétence quelques jours après que les Etats-Unis l'aient acceptée. Sur le plan intérieur, deux erreurs principales :

1) La révocation de tous les fonctionnaires, et de tous les gradés militaires, (forcément membres du Baath) contrairement à certains engagements : plus de 100.000 cadres qualifiés de la nation qui deviennent des opposants passifs, actifs, voire violents de l'occupation (pertes militaires américaines en hausse depuis début juin).

2) La brouille avec le Leadership Council. Organisme projeté des exilés pro-américains, écarté au profit d'un conseil nommé, décide le 3 juin de convoquer sans participation américaine une conférence nationale Irakienne préparant le retour à la démocratie. Il défie les Américains de l' interdire.

Les Etats-Unis exigent la démocratie sans Etat, sans peuple et sans garantie internationale. Dans ce sens, ils créent en Iraq un cas comparable à Israël/Palestine : pas de reconnaissance politique du peuple ni de l'Etat vaincu, c'est dire pas de paix avec le peuple conquis.

3. Local :
Feuille de route, un espoir ?

Dans les conditions de crise décrite ci-dessus s'ouvre l'apparence d'un retour à l'espoir d'une solution du conflit israélo-palestinien. La remise à l'ordre du jour de la " Feuille de Route " à quelques jours de la fin de la première période transitoire définie dans son chronogramme presque rigide, c'est mieux que rien. Cela reflète sans doute la nécessité pour le gouvernement américain de ne pas jouer les outlaw sur tous les dossiers du Moyen-Orient. L'optimisme toutefois reste mesuré.

La pression américaine sur M. Sharon a été réelle, elle a transformé son opposition déterminée au document en une signature sans amendements, mitigée de réserves verbales qu'il a imposé à sa coalition désormais déréglée. M. Sharon est peut-être le seul capable de relégitimiser le langage de la vérité dans la société israélienne où l' opinion de bon sens concernant le retour à la paix a presque disparu ou même est considérée comme crime. Il a appelé un chat un chat en disant que la Cisjordanie et Gaza vivent sous régime d'occupation militaire et admis qu'un tel effort financier et politique ruinerait vite Israël sans assurer sa sécurité. Le Président Bush se déclare le 3 juin en faveur d'un territoire de souveraineté palestinien " continu " (ou " contigu " selon rectification de son porte parole) De toutes manières l' expression élimine verbalement le plan de division en 3 Bantoustans de la Cisjordanie et donne peut-être à l'autoroute Cisjordanie-Gaza un statut sous souveraineté palestinienne ou de voie sous garantie internationale. A Akaba, Sharon annonce le démantèlement immédiat des "colonies illégales". Les partisans de l'expulsion totale ("transfer") des Palestiniens dans certains partis de la coalition sont donc priés de se soumettre.

Un réalignement des mots sur le sens commun a donc commencé. Mais ce n'est encore qu'un signe virtuel. En effet, la ligne verte, frontière nécessaire, est pratiquement détruite par les constructions de colonies légales, et la ligne du " mur " qui les protègent n'est pas une légère modification de la ligne verte mais un bond en avant considérable, dont l'annexion réduirait le territoire palestinien dans les zones d'habitat et de culture, pas seulement dans le désert. C' est de ces régions peuplées, colonisées, hachées de dispositifs militaires, de répression, d'humiliation, d' expropriations et de destructions que surgissent les volontaires de la mort, non pas des propagandes du Hamas ou des ordres du Fath, bien incapables de produire et d'encadrer un tel désespoir. Entièrement fabriqué par la micro-géographie de la disette et de l' expulsion, le terrorisme de vengeance ne peut disparaître qu'avec ses causes. Si M. Sharon veut vraiment amorcer, en mémoire de Rabin, la restauration de l'espoir de paix, il faut qu'il aille plus loin que les effets médiatiques et se prépare à neutraliser les extrêmistes de son camp en même temps que l'Autorité palestinienne fait son propre effort pour un arrêt des attentats. L'idée que c'est aux Palestiniens de commencer à donner des preuves de volonté de paix n'existe pas dans la Road map. C'est même sa principale innovation. Elle exige des deux camps qu'ils ne fassent pas dépendre la continuité des politiques vers la paix des actes terroristes rémanents des extrêmistes, mais uniquement du progrès de la négociation politique qui seule pourra désarmer la légitimité terroriste des deux côtés et ne peut se renforcer par des assasinats. La tentative d'assassinat d'un dirigeant politique du Hamas favorable à la trève a tout arrêté. Si Bush contribue réellement à la paix, cela se verra vite sur le terrain. Seule, peut-être, une médiation internationale armée peut désormais y parvenir.

Alain Joxe



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