Le Débat Stratégique Nº68 -- Mai 2003

La hiérarchie des producteurs d'armements : Etats-Unis vs Europe

Par Jean-Paul HEBERT


En 2002, le classement des dix premières sociétés productrices d'armement dans la zone de l'OCDE s'établit ainsi :
Dix premiers producteurs d'armement en 2002 [1]
Chiffre d'affaires total
(millions de dollars)
Chiffre d'affaires militaire
(millions de dollars)
Part du militaire
dans le chiffre d'affaires (%)
Lockheed-Martin 26 578 22 200 84 US
Boeing 54 069 20 800 38 US
Northrop Grumman 17 206 14 200 83 US
BAe Systems 18 266 14 095 77 EUR
Raytheon 16 760 10 050 60 US
General Dynamics 13 829 9 820 71 US
Thales 10 505 6 227 59 EUR
EADS 28 285 5 657 20 EUR
UTC 28 212 4 554 16 US
Rolls-Royce 8 705 2 070 24 EUR
Total 222 415 109 673 49
[1] On a transformé les livres et euros en dollars en utilisant les taux moyens pour l'année 2002 publiés par la banque de France (http://www.banque-france.fr/fr/stat/main.htm) : 1 euro = 0,946 dollar et 1 euro = 0,629 livre.



Ces données comportent plusieurs indications : d'abord on note le recul ou la stagnation du chiffre d'affaires total de quatre des grands groupes américains : Boeing recule de 7 % en un an et de 3,7 % par rapport à 1998. United Technologies ne progresse que de 1 % par rapport à 2001 (mais de 24 % par rapport à 1998, essentiellement par croissance externe). Raytheon croit de 4,6 % par rapport à 2001, mais de seulement 3,2 % en cinq ans et si Lockheed-Martin fait presque 11 % de mieux en un an, ce n'est que 3 % de plus qu'en 1998.

Ces difficultés économiques s' accompagnent d'une militarisation accrue : à 83,5 % de C.A. militaire, Lockheed-Martin augmente son ratio de 0,6 % en un an, Boeing à 38,5% l' augmente de 6 points, Northrop-Grumman à 85,5 augmente de 2,6 points General Dynamics à 71 % augmente de 6 points et UTC à 16,1 augmente de 3,5 points. On lit ici le soutien du Pentagone et de l' administration américaine aux groupes d'armements.

Enfin, il faut remarquer la progression de Northrop Grumman et de General Dynamics : ces deux groupes étaient restés à l'écart du grand mouvement de concentration de 1993-1997, Northrop Grumman apparaissait comme une proie dont Lockheed-Martin avait tenté de s' emparer en 1997 se heurtant au veto de l' administration.

Northrop Grumman numéro deux

Depuis 2001 Northrop Grumman a réalisé plusieurs opérations majeures de croissance externe en prenant successivement le contrôle de l' équipementier électronicien de défense Litton industries en 2001 pour 5,1 milliards de dollars puis celui des chantiers navals Newport News Shipbuilding, constructeur de sous-marins nucléaires, convoité par General Dynamics, pour 2 milliards de dollars. Northrop Grumman a également racheté la branche Electronics and Information Systems (EIS) d'Aerojet, filiale de GenCorp Inc. Pour 315 millions de dollars. Enfin, en 2002 Northrop Grumman a pris le contrôle de l'équipementier TRW après une OPA hostile et une bataille boursière qui a fait passé l'offre de 5,6 à 7,8 milliards de dollars, plus la reprise de la dette d' environ 5 milliards de dollars. Ces différentes opérations vont permettre à Northrop Grumman de devenir en 2003 le deuxième fournisseur de défense des Etats-Unis avec 123 000 personnes et un C. A. de plus de 26 milliards de dollars.

Le retour de General Dynamics

Après la stratégie de concentration sur les métiers de base des années quatre vingt et quatre vingt dix où General Dynamics avait cédé une grande partie de ses activités (avions, missiles, électronique), le groupe a effectué un retour au premier plan des fournisseurs du Pentagone. Cette croissance s'est faite avec des acquisitions comme celle de Gulfstream en 1998 pour 4,8 milliards de dollars permettant maintenant à General Dynamics de faire une version militarisée d'avions de surveillance. En 1999, a eu lieu la reprise de la division communications de défense de GTE pour 1.1 milliards de dollars. Puis les grandes manœuvres en Europe se sont concrétisées à travers la reprise du fabricant d'armement terrestre autrichien Steyr et de son homologue espagnol Santa Barbara. De plus le groupe s' appuie sur des résultats économiques satisfaisants. En 2001 General Dynamics affiche un retour sur investissement de 20,9 % contre 7,5 % pour Northrop et 4,6 % pour Raytheon. Ces chiffres lui permettent de prétendre à d'autres acquisitions significatives en Europe dans les années qui viennent. Le changement dans la période récente est donc l'élargissement du trio issu du mouvement de concentration 1993-1997 Lockheed-Martin, Boeing et Raytheon aux deux groupes Northrop Grumman et General Dynamics qui ont le plus constamment manifesté leurs visées sur les entreprises européennes.

De leur côté, les firmes européennes ont élargi leur place dans le classement et l'évolution en dix ans est évidente.

Dix premiers producteurs d'armement en 1992 [2]
Chiffre d'affaires total
(millions de dollars)
Chiffre d'affaires militaire
(millions de dollars)
Part du militaire
dans le chiffre d'affaires (%)
McDonnell Douglas 17 384 9 290 53 US
British Aerospace 17 615 7 070 40 EUR
Lockheed 10 138 6 700 66 US
General Motors 132 775 5 400 4 US
General Electric 62 202 5 300 9 US
Thomson SA 13 409 4 980 37 EUR
Northrop 5 550 4 960 89 US
Raytheon 9 058 4 800 53 US
Boeing 30 184 4 700 16 US
Martin Marietta 5 954 4000 74 US
Total 304 269 57 600 19
[2] Source : SIPRI, yearbook 1994
En 1992, deux firmes européennes seulement étaient classées dans les dix premières et elles réalisaient un quart de la production des firmes américaines. En 2002 elles sont quatre et elles font un tiers de la production des sociétés US. Leur militarisation reste inférieure à celles des firmes américaines, même si ce ratio a nettement augmenté pour BAE Systems (de 40 à 77 %) et pour Thales (de 37 à 59 %).

La progression du budget militaire américain et l'intensification de la politique d'unilatéralisme et d' élimination des concurrents devraient rendre plus âpre encore les relations entre système de production d'armement dans la période 2003-2004.

Jean-Paul Hébert



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