Le Débat Stratégique Nº68 -- Mai 2003

Projet de Convention d'"Union européenne de Sécurité et de Défense" (UESD) et contrôle politique par les Etats-Unis

Par André Brigot


Deux lignes de représentations politiques se dégagent en Europe. Pour les uns, le but stratégique consiste à préserver la relation transatlantique "occidentale", afin de pouvoir influer sur l'administration américaine ; la tactique est de renforcer l'Union pour que cette influence soit la plus grande possible. Pour les autres, une multipolarité permettrait de mieux réguler la mondialisation. Il importe donc de structurer le pôle européen, pour jouer un rôle avec l'allié américain. Mais dans la mesure où ce dernier joue des divisions intra-européennes, qu'il accentue, il serait risqué de rechercher une unanimité, soit inatteignable, soit réduite à des éléments sans importance. Ceux qui veulent avancer doivent pouvoir le faire, dans un, ou des sous-ensembles fonctionnels et/ou régionaux. Un des handicaps de cette dernière politique est qu'on voit mal quelle institution pourra la prendre en charge. La Commission est faite pour 15, puis 25 membres l'an prochain. Comment pourrait-elle être chargée de mettre en œuvre des politiques sectorielles "renforcées" ? Bien qu' elle ait dû le faire pour certains dossiers (PESC, Affaires intérieures et justice…) où tel ou tel Etat membre a voulu garder son autonomie, ce fonctionnement ne peut être généralisé. C'est ici que la politique de sécurité, et plus encore la " politique de défense " commune, quelque soit leur caractère embryonnaire fournissent un champ d'expérimentation et d'observation, justement en ce qu' elles sont les moins " intégrées ", les moins communautarisées.

Quelques uns avancent

Rappelant que l'Alliance atlantique reste l'instrument essentiel de sécurité en Europe, l'Allemagne, la France, le Luxembourg et la Belgique ont proposé[1] le 29 avril 2003 que la Convention endossent les principes suivants et les intègrent dans le Traité Constitutionnel en cours d'élaboration :
" - La possibilité de conduire des coopérations renforcées en matière de défense
- Une clause générale de solidarité et de sécurité commune liant tous les Etats membres de l'Union ;
- La possibilité pour les Etats membres qui le souhaitent de souscrire des obligations supplémentaires dans le cadre d'une coopération renforcée ;
- La reformulation des tâches de Petersberg, permettant à l'Union d' utiliser des moyens civils et militaires
- La création d'une Agence européenne de développement et d'acquisition de capacités militaires…
- La création d'un Collège européen de sécurité et de défense…

S'agissant des opérations de l'Union européenne sans recours aux moyens et capacités de l'OTAN, dans le prolongement des différentes propositions faites à la Convention, nous pensons qu'il est nécessaire d' améliorer les capacités de planification opérationnelle et de conduite d' opérations de l'Union tout en évitant les duplications et concurrences inutiles entre capacités nationales... Nous proposons à nos partenaires la création d'un noyau de capacité collective de planification et de conduite d'opé rations… Dans le souci d'améliorer les capacités de commandement et de contrôle disponibles tant pour l'Union que pour l'OTAN, les quatre ministres de la Défense entreprendront les démarches nécessaires en vue d'établir, pour l'année 2004 au plus tard, un quartier-général multinational déployable pour des opérations conjointes et qui serait basé sur des quartiers généraux déployables existants".

Opposition et contrôle par les E.U

La proposition la plus audacieuse de cette déclaration concerne la création d' une capacité autonome de planification et de commandement. L'administration américaine ne s'y est pas trompée. Le jour même de la réunion, elle estimait que les plans des Quatre étaient superflus et que l'Europe avait d'abord besoin d'un meilleur armement " Nous n'avons pas besoin de davantage de quartiers généraux. Nous avons besoin de davantage de capacités et d'un renforcement de la structure des forces existantes avec l'équipement nécessaire " déclarait Colin Powell devant la Commission des relations extérieures du Sénat. La porte-parole du Département d' Etat ajoutait " …Ces propositions semblent conduire à une duplication des capacités existantes déjà à disposition des Alliés européens par l' intermédiaire de l'OTAN plutôt que d'accroître et de renforcer les capacités européennes… La proposition de créer de nouveaux quartiers généraux semble être un détournement de ressources de besoins urgents… Les alliés de l'OTAN et les membres de l'UE devraient se concentrer sur la réalisation de nos engagements communs existants… plutôt que de poursuivre de nouvelles initiatives inutiles de duplication"[2].

La version "démocrate" de la position américaine peut être lue dans le texte cosigné par plusieurs dizaines de spécialistes américains des Affaires Etrangères et de la Défense, anciens ministres, congressistes etc. " Le renouveau du partenariat transatlantique "[3] : " Dans le cadre de l'actuelle Convention européenne, et dans la perspective imminente de la Conférence intergouvernementale, pour les questions appropriées et aux niveaux opportuns, des représentants des Etats-Unis doivent être admis en tant qu'observateurs, au cours des séances et pendant les débats… L'enjeu n'est pas que les Etats-Unis deviennent membres de l'Union européenne, ni d' aucun de ses corps institutionnels précis, mais d'installer une pratique d' association, de dialogue et de partenariat, préalable à toute prise de décision… des membres de l' exécutif des Etats-Unis pourront être associés sur les dossiers concernés, au travail des Conseils européens distincts... ".

Version hard, la position américaine consiste à empêcher des Européens d' avoir les capacités essentielles, en les cantonnant dans l'achat de matériels d' exécution et la formation de leurs servants. Version soft, il s'agit de participer " préventivement " à toute position politique. Dans les deux cas, l' " influence " est à sens unique, ce qui est un autre mot pour domination.

Deux conceptions

Les propositions en matière de défense de l'Union illustrent donc bien une divergence théorique et politique. Elle pourrait donc être posée de la façon suivante, - pour ceux qui pensent que le but n'est pas d'" influencer " les positions américaines : est-il possible de rejoindre un courant aux Etats-Unis qui partagerait une vision non dominatrice de l'ordre international, acceptant que les Européens qui le souhaitent constituent progressivement un pôle politique autonome allié ? La ligne de partage ne serait pas entre Administration américaine et tentative de constituer un pôle européen renforcé, mais entre partisans d'une domination occidentale (américano-atlantique) et tenants d'un " internationalisme " (notamment en matière de droit) médiatisé par des structurations régionales. Ces positions peuvent se décliner dans bien d'autres domaines que la sécurité : monétaire, commerciales, sociales.

André Brigot


[1] Déclaration publiée par l'Agence Europe 7 mai 2003.

[2] Nouvelles Atlantiques 7 mai 2003.

[3] Le Monde du jeudi 15 mai 2003 et réponse d'un groupe d'Européens le 15 juin 2003.



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