Le Débat Stratégique Nº69 -- Juillet 2003
Vers une représentation stratégique de la région Andes-Amazonie ?
Par José Sabogal
Etablissant un rapport étroit entre le
conflit colombien et la construction
projetée d'une Zone de Libre Echange
des Amériques (ZLEA, du nord au sud
du continent, prévue pour 2005) lors de
la XXXème Conférence du Conseil des
Amériques (Washington 2/05/2000), le
Président Clinton demanda à l'ensemble
des pays du continent leur appui total au
Plan Colombie. Pour neutraliser les
membres du Congrès réticents au
glissement de la lutte contre les
narco-trafiquants à la lutte
contre-insurrectionnelle, les services
américains ont commencé par dénoncer le
caractère "ambigu[1]" - (en français )
du problème colombien. A travers le
soutien au Plan Colombie (1,3 milliard
de $ en 2000), sont devenues la
deuxième zone dans le monde
destinataire de l'aide militaire
américaine, après le Moyen-Orient. Les
Andes amazoniennes plus de 60 % du
total des hydrocarbures (pétrole, de
charbon et de gaz) existants en Amérique
latine sont localisés entre les vallées
andines et les plaines amazoniennes.
Dans " une optique plus régionale des
enjeux et de la crise colombienne " le
gouvernement Bush a renommé l'
assistance au Plan Colombie en mars
2001 : Andean Régional Initiative
(ARI). Le document qui donne naissance
à l'ARI, la référence aux Andes
amazoniennes est explicite. Le
sous-secrétaire adjoint aux Relations
Extérieures et Law Enforcement (INL), J.
Mack, explique que : " vu la menace qui
pèse sur l'ensemble des démocraties
andines, le retard dans son
développement économique, son
inconsistante avancée vers la libération
du marché, et les intérêts américains qui
y sont mis en jeu, cette région représente,
à la fois, un défi particulier et une grande
occasion pour les Etats-Unis[2]".
Après le 11 septembre, l'assistance à la
contre-insurrection a été légalisée à
Washington. La stratégie de sécurité
nationale (décembre 2001) localise dans
les frontières colombiennes " l'
épicentre terroriste de plus grand risque
pour le continent ". Le rapport entre la
construction de la ZLEA et une nouvelle
architecture de sécurité dans les
Amériques est étroit, constate le Centre
d'Etudes Stratégiques Internationales
(CSIS)[3].
Changement d'échelle
Il ne s'agit donc plus de la lutte contre
l'amalgame
narco-insurrection-terrorisme[4], qui
menace le stabilité et la
sécurité en Colombie - et face à laquelle
la stratégie américaine prépare une
intervention spécifique en Colombie,
sous coordination du Southcom, des
armées sud-américaines[5]-, mais d'une
entreprise de recolonisation globale
utilisant la force, sur l'ensemble de la
zone des Andes amazoniennes. Celle-ci
comporte l'endiguement préemptif des
mouvements d'opposition populaire à l'
orthodoxie libérale, susceptible de se
transnationaliser dans toute la zone des
Andes amazoniennes (guérillas en
Colombie, indigènes en Equateur et au
Pérou, sans terre et siringueiros au
Brésil, cocaleros et guerriers de l'eau en
Bolivie). Il s'agit aussi de faire face à l'
opposition latente au modèle néolibéral,
présent dans le néopopulisme
vénézuélien et qui peut s'incarner dans
plusieurs armées de la zone.
La volonté de donner un statut spécial
à cet espace andino-amazonien, qui ne
recoupe pas les territoires étatiques
traditionnels, s'inscrit dans la
reconfiguration d'une nouvelle
architecture militaire dans l'Amérique
latine. Elle implique dans le court terme
une forte pression diplomatique pour
faire coïncider les agendas locaux de
sécurité avec l'agenda stratégique de
Washington.
Mais l'impératif de l' hégémonie
nécessite de coordonner la lutte contre
les divers " désordres " dans la
" terrenostre " butte sur l'obstacle que
pose les Andes-amazoniens - centre
géographique de l'Amérique latine - à l'
établissement de la ZLEA. Il ne suffit pas
de faire avancer institutionnellement les
pays andins par le biais de la
Communauté Andine des Nations (CAN)
ou, à défaut, à travers un MERCOSUR
régional, vers l'intégration commerciale
et les modèles sociaux du continent. Il
faut donner une dimension véritablement
globale et intégratrice au processus.
Parallèlement à la levée des barrières
commerciales, l'interconnexion - terre,
eau, air et espace - entre le Nord et le Sud
du continent - dans laquelle les nations
compromettent leur souveraineté
territoriale - doit être mise en œuvre. Si
l'Amazonie est l'axe du plan d'
intégration de l'Infrastructure Régionale
de l'Amérique Sud (IIRSA), le projet de
canal Atrato-San Miguel - dans le
Pacifique colombien - est le point de
jonction de l'IIRSA avec le Plan Puebla
Panama (PPP). Sans la réalisation de ce
plan, étant donné l'incapacité concrète
des Etats de la zone à garantir la
sécurité dans leurs territoire, le
processus d'interconnexion entre le
Nord et le Sud de l'Amérique se verrait
bloqué dans son étape finale.
En dehors de la représentation
stratégique, déjà plus qu'esquissée, de
cette zone par le leadership américain,
une description géopolitique unifiée des
Andes Amazonie permet de constater sa
valeur stratégique locale et sous
continentale. La conservation du
système amazonien, dont les Andes - la
grande fabrique d'eau - sont partie
intégrale, est une responsabilité
planétaire des États de la zone qui ne
peut être garantie que par l'action
collective.
Le Brésil, huitième puissance mondiale,
constitue l'élément pivot de cette
configuration stratégique en gestation.
Même si en tant que propriétaire et
responsable de la majorité de la surface
amazonienne, le Brésil, cherche à y
instaurer une présence sécuritaire plus
réelle en partant de ses intérêts
nationaux, la puissance régionale ne
pourra simplement se plier aux demandes
américaines ni renoncer à peser sur l'
ensemble des facteurs d'évolution.
Face à la guerre préventive et
unilatérale contre le terrorisme mis en
oeuvre à partir de la guerre contre l'Iraq,
conquérir son propre lieu d'action dans
le système multilatéral de sécurité
représente un défi urgent pour l'
Amérique du Sud. Une solution
sud-américaine, concertée, du problème
andino-amazonien constitue une
occasion exceptionnelle pour gagner un
peu d'autonomie continentale et s'
insérer dans l'agenda global.
José Sabogal
[1] - Site ambassade USA à Bogota, 24/06/02
[2] - "Les Andes en Danger", Fact Sheet, www.usembassy.state.gov/Colombie/, 24/04/01.
[3] - Janette Habel, " Nouvelle Architecture militaire au sud du Rio Grande, Manière de
Voir ", Le Monde diplomatique, Paris, juin-juillet 2003.
[4] - Cass Ballenger, représentant à la Chambre,
11/10/01 et aussi Général Gary Speer, ancien comandant en chef du Southcom.
[5] - Par exemple, depuis 2000, dans la province de Saute (Argentine), sont menés des
entraînements de contre-insurrection sous l'orientation du Southcom et dans lesquels ont
participé huit pays de l'Amérique latine : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie,
Equateur, Paraguay, Pérou et Uruguay.
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