Le Débat Stratégique Nº69 -- Juillet 2003

Dix ans après Oslo : retour à l'Etat binational ?

Par Marwan Bishara


Il y a dix ans à Oslo, les Israéliens et les Palestiniens sont convenus de reconnaître leurs droits nationaux mutuels et de se séparer de façon pacifique.

Aujourd'hui, ce principe est remis en cause : la séparation politique s'est transformée en mur de ségrégation et l' occupation israélienne civile, très sophistiquée, a redessiné insidieusement la carte de la Palestine et fait de l' occupation temporaire un Etat d' apartheid retranché. Le monde entier, si attaché à une solution pacifique sur la Terre Sainte, s'est laissé prendre à la rhétorique d'Israël.

Dix ans de sabotage


Les années 90 ont vu l'expansion permanente des implantations israéliennes dans les territoires palestiniens, tant sous les gouvernements travaillistes que sous ceux du Likoud. Dix ans de négociations à Oslo ont doublé le nombre des colons et réduit à 8 km la largeur maximum entre une zone contrôlée par les Palestiniens et la présence israélienne…

Aujourd'hui, la séparation est devenue impossible sans transférer massivement et de manière coercitive soit les Palestiniens soit les colons juifs. Oslo a complètement échoué dans sa mission : libérer la Cisjordanie et Gaza de l' occupation en échange de la paix.

Les territoires autonomes palestiniens ont été divisés en 202 cantons séparés, diminuant l'accès des habitants à l' emploi, à la santé et à l'éducation, et réduisant leur produit national brut de plus de 25 %. Israël a dans le même temps renforcé ses implantations par un réseau complexe de routes de contournement, rendant l'occupation irréversible.

Israël, qu'on espérait être une " lumière pour les nations ", a transformé le camp de réfugiés surpeuplé de Gaza en un des endroits les plus sombres du globe : 3.000 colons juifs contrôlent un quart de la terre et la plupart des ressources en eau de cette bande étroite.

Les Etats-Unis et Israël détiennent la responsabilité majeure dans l' instauration de cette tragédie, en agissant de façon à provoquer des réactions violentes du côté des Palestiniens. Les Etats-Unis n'ont pas su ou pas voulu utiliser leur influence pour contrecarrer les pulsions expansionnistes des partisans du Grand Israël.

Après l'assassinat de Rabin, les tentatives d' Ehud Barak pour imposer une solution inacceptable aux Palestiniens, avec l'aide de Clinton, n' ont fait qu'envenimer les choses.

Les conditions de Barak n'incluaient pas le retour aux frontières de 1967, et proposaient l'inclusion de 80 % des colons, imposant la souveraineté israélienne sur la plus grande partie de Jérusalem et le rejet de tout débat sur la question des trois millions sept cent mille réfugiés palestiniens. Prétendre que les Palestiniens ont rejeté " l'offre généreuse " de Barak est pour le moins cynique…

Après Oslo


Avec l'échec d'Oslo, Israël et les Etats-Unis ont laissé échapper leur dernière chance de garantir un Etat palestinien sur les maigres 22 % de terre palestinienne du Mandat (1948) dans le but d'établir un Etat israélien, reconnu de tous ses voisins, sur les 78 % de terre restante.

L'Administration Bush a confié à Ariel Sharon la réalisation de sa "vision" d'un Etat palestinien, exposée dans la "feuille de route". Si cette feuille de route voit jamais le jour, un tel Etat ressemblera à l'un des "homelands" tribaux créé par le gouvernement d'apartheid d'Afrique du Sud dans les années quatre-vingt. Sharon laisserait l'Etat palestinien comme les homelands de Venda ou du Ciskei en Afrique du Sud, avec tous les attributs d'un Etat - un drapeau, des timbres, un hymne national, un président - mais sans aucune souveraineté ni continuité géographique réelles.

L'entité palestinienne exercerait un contrôle symbolique sur 50 % de la Cisjordanie, c'est-à-dire la moitié d'un Etat sur la moitié de la Cisjordanie. Cela ne peut conduire qu'à davantage d'instabilité et de violence.

F. W. De Klerk, ancien président d' Afrique du Sud qui a mis fin à l' apartheid, a averti les Israéliens de ne pas emprunter cette route : " … Ce que l'apartheid voulait réaliser à l'origine est ce que chacun prétend maintenant être la solution pour Israël et la Palestine, à savoir la partition - deux Etats-nations séparés sur la base de l' ethnicité, des cultures différentes et des langues différentes ".

Il y a une incohérence à vouloir être séparé des populations et vouloir être intégré sur les terres de ces populations. L'alternative long terme à la séparation n'est pas l'apartheid, mais l'intégration.
Un Etat binational


Rejoignant des intellectuels palestiniens, de plus en plus de commentateurs israéliens et américains, tels Meron Benvenisti de Haaretz et Thomas Friedman du New York Times, mettent en question la faisabilité de la solution "deux Etats" et considèrent que la façon de réaliser une paix durable entre Palestiniens et Israéliens serait un Etat binational.

Pour que cette solution puisse fonctionner, Israël devrait commencer par retirer ses troupes, ses bases et ses centaines de milliers de colons de tous les territoires occupés, y compris à Jérusalem et démanteler son système d'apartheid, qui a condamné les deux populations à la guerre.

La solution d'un seul Etat répond aux exigences d'une paix véritable, exigences à peine évoquées, encore moins appliquées, au cours du processus de paix. Tous les différends sur les réfugiés palestiniens, la sécurité d'Israël, les frontières, l'eau, les questions régionales, pourraient être résolus dans le cadre d'un seul et unique Etat partagé, basé sur la citoyenneté et la protection constitutionnelle de l'identité religieuse et nationale de ses habitants. Cela pourrait se réaliser à la manière belge, suisse, canadienne ou autre, au travers d'un fédéralisme, ou dans le cadre du système "one man - one vote" comme en Afrique du Sud. Historiquement, les Israéliens ont plaidé pour la première solution, les Palestiniens pour la seconde.

Dans un seul Etat les Palestiniens accepteraient les colons juifs comme voisins légitimes et les Israéliens verraient les Palestiniens comme leurs concitoyens. L'Etat assurerait des droits et avantages égaux pour les deux populations. Les deux populations auraient le droit d'immigrer ; " Audah " pour les Palestiniens ; " Aliyah " pour les Juifs. Pour les deux, Jérusalem serait une capitale ouverte.

Le nouvel Etat pourrait offrir un réel exemple de réconciliation et de coexistence. Un tel Etat ne pourrait être une menace pour la région et les puissances régionales ne chercheraient pas à le menacer.

Irréalisme ?


" Cette solution n'est pas réaliste " déclarent les sceptiques, " les Palestiniens ne sont pas prêts pour cela et les Israéliens, obsédés par la question démographique, ne l'accepteront jamais... ". Pourtant, dans vingt ans, les citoyens palestiniens de l'Etat juif constitueront un tiers de la population, introduisant de fait la bi-nationalité en Israël. Israël aura besoin, en fin de compte, d'aborder la question démographique par la démocratie constitutionnelle, et non le contraire.

Bien que Palestiniens et Juifs n'aient jamais été officiellement mariés, ils ont vécu ensemble, dans le bonheur et les tragédies, sur la même terre, sous le même ciel, depuis près d'un siècle. Ils partagent la même histoire et la même géographie. La mort d'Oslo offre une possibilité de nouvelle vie fondée sur une paix réelle et un avenir durable pour les Israéliens et les Palestiniens, ensemble. Une paix et un avenir qui préserveraient et protègeraient leurs droits réciproques.

Marwan Bishara



Fractures internes à Israël

La contribution au débat sur l' avenir faite par Abraham Burg, président sortant de la Knesset, membre du parti travailliste et sioniste religieux dénonce la mort de la révolution sioniste[1] et l'impasse où Israël " un état chauvin et cruel où sévit la discrimination " s'est enfermé ; l' incapacité à penser que la solution du problème est bien le retrait de toutes les colonies plantées au-delà de la ligne verte et l'application des résolutions de l'ONU pour la constitution de deux Etats souverains avec pour capitale unique Jérusalem. Cet article exonère de l'accusation d'antisémitisme, portée systématiquement contre les analyses critiques que mérite le gouvernement Sharon pour le sort catastrophique que sa stratégie réserve à la fois au peuple israélien et au peuple palestinien.

[1] - Le Monde, 1er septembre 2003 et http://lapaixmaintenant.org/

Le 24 septembre 03, 27 officiers aviateurs israéliens refusent de poursuivre les assassinats préventifs.

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