Le Débat Stratégique Nº69 -- Juillet 2003

La dérive des prix des matériels d'armement américains

Par Jean-Paul Hébert


Les firmes américaines d'armement sont-elles aussi efficaces que certains le répètent ? Une synthèse récente publiée par l'équivalent de la cour des comptes aux États-Unis le GAO, General Accounting Office montre que les problèmes de dérive des prix des programmes d'armement atteignent des montants inquiétants outre-atlantique :

L'envol des prix aéronautiques

Dans l'aéronautique, l'avion de supériorité aérienne F22 Raptor construit par Lockheed-Martin et conçu pour remplacer les F-15 de l'USAF a vu son volume réduit de 648 à 278 appareils entre février 1992 et décembre 2002. Du coup, si le coût total du programme est passé de 75,5 milliards de dollars à 70,5, le coût unitaire lui a bondi de 116 à 254 millions de dollars soit une multiplication par 2,2.

L'appareil à rotor basculant V-22 Osprey, destiné à équiper le corps des Marines et construit par Bell (groupe Boeing), a vu son volume diminuer de 913 machines en février 1987 à 458 en décembre 2001. Cela n'a pas empêché le coût total du programme d'augmenter de 9 milliards de dollars, le coût unitaire bondissant de 36,5 à 93 millions de dollars, soit une multiplication par 2,5.

L'avion multirôle F/A-18E/F super Hornet de Boeing destiné à remplacer les F/A-18C/D et F-14 de la marine était en juin 1992 prévu pour mille exemplaires. En décembre 2001 la cible n'est plus que de 548 exemplaires. Si le coût total du programme passe de 20 milliards de dollars à 47,6, le coût unitaire passe à 86.8 millions de $, multiplié par 1,3.

Bien que les périodes d'évaluation soient plus récentes pour les programmes d'hélicoptères, les résultats ne sont pas moins alarmants :

Le RAH-66 Comanche, hélicoptère multi-missions de Boeing-Sikorsky devait en juillet 2000 être commandé à 1 213 exemplaires. En octobre 2002, on n'en est plus qu'à 650 machines. En conséquence, le coût total a diminué de 5 milliards de dollars à 34,5 mais le coût unitaire lui a été multiplié par 1,6 à plus de 53 millions de dollars.

Cherté des engins

On trouve des dérives du même ordre dans les programmes d'engins :

La version PAC-3 du système Patriot (Raytheon et Lockheed-Martin) n'a que très légèrement diminué en volume de commandes prévues de 1 254 à 1 199 unités entre février 1995 et décembre 2002. Néanmoins le coût total du programme est passé de 6,5 à 12,4 milliards de dollars et le coût unitaire a doublé à 10,3 millions de dollars.

L'engin naval guidé à long rayon d' action EX-171 de Raytheon a été approuvé pour 8 570 exemplaires en avril 1997, mais en décembre 2002 la prévision n'est plus que de 3 230 exemplaires. Le coût total augmente de 26 % passant de 386 à 486 millions de dollars, multipliant ainsi le coût unitaire par 3,3 à 150 000 $ l'exemplaire.

L'évolution est semblable pour le système de contre-mesures anti infrarouge ATIRCM/CMWS de BAE Systems : bien que le volume ait été réduit de deux tiers (de 3 094 à 1 078 exemplaires) entre mars 1996 et décembre 2001, le coût total n'a baissé que de 14 % à 2,5 milliards de dollars, multipliant ainsi le coût unitaire par 2,5 à 2,3 millions de dollars.

La munition de 155 mm guidée avec précision Excalibur (fabriquée par Raytheon) a connu une évolution plus extravagante encore puisque si les prévisions d'acquisition ont été diminuées des deux tiers (de 200 000 à 77 677) entre avril 1997 et février 2003, le coût total a pendant ce temps été multiplié par 6,5 (de 736 millions de dollars à 4,8 milliards) le coût unitaire de la munition passant de 4 000 à 62 000 dollars, soit une multiplication par 15,5 ... !

Inefficacité de l'allongement des séries

Enfin, l'allongement des séries si souvent invoqué comme susceptible d' entraîner des diminutions de coût unitaires n'a guère d'effets repérables dans les programmes étudiés par le GAO comme le montrent les exemples du CH-47F, du JASSM ou du JAPTS :

L'hélicoptère de transport lourd CH-47F construit par Boeing, en développement du Chinook CH-47 avait été approuvé pour 302 machines en mai 1998. Le programme est passé à 339 machines en octobre 2002. Le coût total passant lui de 2,7 à 6,1 milliards de dollars soit quasi doublement du coût unitaire qui atteint 18 millions de dollars.

L'avion d'entraînement JAPTS de Raytheon est une variante du Beech Pilatus PC-9 et on pourrait donc penser que l'augmentation des commandes de 712 à 783 entre août 1995 et décembre 2001 était de nature à faire baisser les coûts : il n'en est rien : puisque le coût total du programme augmente de moitié (de 3,1 à 4,7 milliards de dollars) ce qui entraîne que le coût unitaire est multiplié par 1,6, passant de 4,4 à 6 millions de $.

Même quand le volume du programme est fortement augmenté comme pour le missile air-sol JASSM de Lockheed-Martin, la diminution des coûts se fait attendre : en novembre 1998, les quantités de JASSM avaient été fixées à 2 469 en février 2002 ce chiffre passe à 4 434, soit une augmentation de 80 %. Mais cela n' empêche pas le coût unitaire d' augmenter de 7,2 % passant de 795 000 à 852 000 $.

On peut certes citer l'exemple inverse de la bombe guidée JSOW de Raytheon : bien que les quantités prévues aient diminuées de 60 % passant de 7 800 à 3 000 entre juin 1992 et décembre 2001, le coût unitaire a diminué de 31 % passant de 538 000 à 372 000 dollars. Mais ce contre-exemple apparaît bien isolé par rapport à l'ensemble des programmes analysés dans ce document.

L'importance de ces mouvements de dérive des prix des matériels ne saurait être sous-estimée. Les annonces actuelles sur le prix de l'avion F-35 (ex-JSF) doivent être corrigées de ce facteur et le prix catalogue actuellement mis en avant de 63 millions de dollars l' appareil est un prix mythique : suivant l' importance de la dérive, le facteur multiplicatif pourrait être compris entre 1,6 et 2,5 soit un coût unitaire entre 100 et 150 millions de dollars, ce qui devrait faire réfléchir les pays européens qui ont mis en avant l'argument du prix pour justifier leur choix du F-35.

Jean-Paul Hébert

[1] General Accounting Office, Defense Acquisitions. Assessments of major weapon Programs, mai 03, document 03-476, 72 p.



Retour au sommaire
©CIRPES