Le Débat Stratégique Nº69 -- Juillet 2003

Les EU face à un rapprochement sino-japonais ?

Par Stephen Duso-Bauduin


Il y avait déjà eu une amélioration des relations sino-japonaises sous la présidence de Jiang Zemin qui avait rendu visite au Japon en 1998 dans un esprit de coopération, de paix, de stabilité et de développement régional, au-delà des épisodes douloureux de l' histoire trop souvent instrumentalisés politiquement. Puis, en juillet 1999, ce fut au tour du premier ministre japonais Obuchi de rendre visite à la Chine. Depuis, ce fut une suite de contacts, d' échanges économiques, de visites comme celles de puissants personnages de l' appareil chinois tels que Zeng Qinghong en avril 2000, Tang Jiaxuan en mai 2000 ou Zhu Rongji en octobre 2000. Côté Japonais, le premier ministre Junichiro Koizumi a rendu sa première visite officielle le 8 octobre 2001, avant de revoir Jiang Zemin lors du sommet de Shanghai en novembre 2001. On a pu craindre un refroidissement au vu de la réduction du nombre de ces rencontres officielles, particulièrement à la suite de la visite du premier ministre japonais Koizumi au mémorial de guerre Yasukuni qui a choqué les chinois. Une mini-crise a eu lieu lors de l'accident qui a blessé quelques chinois et fait un mort dans la province du Heilongjiang où se trouvait une arme chimique japonaise de la seconde guerre mondiale.

Mais les dernières frictions semblent avoir laissé place à nouveau à un resserrement des liens sino-japonais. Marquant le 25ème anniversaire du Traité de Paix et d'Amitié sino-japonais, le ministre des affaires étrangères chinois Li Zhaoxing et le premier ministre japonais Koizumi ainsi que le ministre Kawaguchi ont proclamé l'importance de leur lien le 11 août 2003 et les opportunités que chacun offre à l'autre ainsi que la communauté de leurs intérêts dans la résolution pacifique du problème nord-Coréen. Au début de septembre 2003, le Directeur général de l'Agence de Défense Japonaise, Ishiba Shigeru, a été en Chine 4 jours pour des discussions avec le ministre de la Défense chinois Cao Gangchuan. Enfin, presque au même moment, la tête du Législatif chinois, Wu Bangguo, s'est rendu au Japon où il a proclamé que la Chine ne visait nullement l'hégémonie et que son développement bénéficierait à toute la région, se félicitant que les relations entre les deux pays connaissent une amélioration sans précédent.

Vers une coopération régionale ?

Le commerce entre les deux pays dépasse les 100 milliards d'euros par an, le Japon est devenu le plus grand partenaire commercial de la Chine et 368 millions de personnes voyagent d'un pays à l'autre, la Chine ayant allégé les contraintes en matière de visas pour les Japonais.Pour le journaliste Frank Ching[1], outre le poids de l'histoire, il reste encore la pomme de discorde de la défense anti-missiles proposée au Japon par les Etats-Unis, et la question de Taiwan. Pour Alexandre Adler les forces politiques rationnelles des deux pays ? viseront à instaurer une alliance d' abord économique sans doute mais un jour, pas si lointain, stratégique[2] ". Mais la stratégie est multidimensionnelle et omnidirectionnelle, elle est autant économique que militaire (les penseurs chinois ont parfaitement intégré en cela la doctrine et la nouvelle pratique stratégique américaine[3]). Et Adler a raison de souligner l'interdépendance entre les deux acteurs : " pour le Japon, la coopération avec l'armée chinoise est indispensable pour régler entre Asiatiques et sans la moindre casse le problème nord-coréen. Mais pour la Chine, la compréhension japonaise est non moins nécessaire. Faute de celle-ci, le Japon à son tour se décidera bientôt à passer lui aussi à la construction d'une arme nucléaire (…). Ce que Pékin redouterait entre tout, ce serait l' adhésion d'un Japon menacé par la Corée du Nord au programme du bouclier stratégique antimissile américain, qui donnerait un coup de vieux instantané à l'arsenal nucléaire chinois[4] ". Adler affirme que l'objectif semble être de minimiser au maximum le rôle américain dans la crise coréenne et de construire une politique asiatique. On n'est plus dans ce que l'on avait pu nommer " l' Age d'Or du Triangle Etats-Unis-Chine-Japon[5] ".

Quelle place pour les EU ?

Une reconfiguration est en train de se produire qui devrait inciter le Secrétaire d'Etat Colin Powell à la prudence au lieu de se vanter que " les relations actuelles entre les Etats-Unis et la Chine n'ont jamais été meilleures depuis la première visite du président Nixon en février 1972[6]". Pourquoi la Chine est-elle alors si peu présente dans les discours de l'administration G.W. Bush ? Ce n'est pas un recul d'intérêt pour la Chine par rapport au Moyen-Orient. La Chine reste la priorité et le souci principal des Etats-Unis. Mais cette administration a opté pour une stratégie non-médiatique, contrairement à Clinton. Les débats sont toujours aussi vifs, non seulement entre Démocrates et Républicains mais au sein des Républicains ; le directeur de la CIA George Tenet ou Paul Wolfowitz n' auraient pas prononcé les mêmes mots que le diplomate Powell. Face aux interventions des E.U, les Etats de la zone ne souhaitent pas aggraver la situation, mais accroître leurs moyens propres de stabilisation et de pression. Reste aux E.U à définir leur place. Lorsque la Chine décide de ne plus laisser le contrôle des frontières avec la Corée du Nord à la Police Armée du Peuple mais de le faire passer à l'Armée Populaire de Libération avec peut-être 150 000 hommes, il ne s'agit pas seulement d'un message à la Corée du Nord (pression légère pour la dénucléarisation de la zone ou pour empêcher les flux de réfugiés nord-coréens vers la Chine). Il faut aussi comprendre ce geste discret comme un signal fort aux Etats-Unis. La force principale du signal réside dans sa polysémie[7].

La Chine, comme le Japon, est l'Empire des Sens !

Stephen Duso-Bauduin


[1] - Frank Ching, " China-Japan ties: tension under the surface ", The Business Times, 3 septembre 2003.
[2] - Alexandre Adler, " le Jeu des Alliances de la Nouvelle Asie ", Le Figaro, 28 août 2003.
[3] - Qiao Liang et Wang Xiangsui, " La guerre hors limites ", bibliothèque Rivages, 2003, 318 pages.
[4] - Alexandre Adler, article cité.
[5] - " The Golden Age of the US-China-Japan Triangle ", 1972-1989, sous la direction d'Ezra Vogel, Yuan Ming et Tanaka Akihiko, Cambridge, Harvard University Press, 2002, 268p.
[6] - Colin Powell, déclaration du vendredi 5 septembre 2003.
[7] - La Chine a reconnu ce changement le 15 septembre 2003 mais a refusé d'en donner la raison.


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