Le Débat Stratégique Nº70 -- Novembre 2003
La stratégie américaine de contournement industriel
Par Jean-Paul Hébert
Le débat stratégique a souligné la
tentation américaine du monopole
du commerce et de la production des
armes[1].
Après les colossales concentrations
qui laissaient entrevoir aux firmes
d’outre-atlantique la possibilité de
prendre le contrôle des producteurs
européens, l’européanisation industrielle
des années 1999-2000 (naissance
d’EADS, de BAE Systems et de Thales)
a relancé le jeu. Les américains se sont
adaptés à cette configuration et ont
entrepris de développer une stratégie
de contournement[2]. L’ensemble des
industries européennes d’aéronautique,
espace et électronique étant relativement
concentrées et donc protégées,
pour un temps au moins, c’est sur
les productions classiques (armement
terrestre, constructions navales) que va
se porter l’offensive ainsi que sur les
équipementiers et les motoristes, euxmêmes
à la recherche d’alliances.
Les incrustations dans le terrestre
Un certain nombre d’opérations de
prise de contrôle avaient déjà eu lieu
quant à des équipementiers : passage de
l’équipementier britannique LucasVarity
sous la maîtrise du groupe américain
TRW (une opération de 6,5 milliards
de dollars). Ces mouvements ont pris
une importance plus marquée avec
la multiplication des incrustations
américaines dans l’armement terrestre
européen : autrichien Steyr aspiré
dans le giron de General Dynamics ;
suisse Mowag passé sous le contrôle
de General Motors en 1999. En 2000,
General Dynamics, que la pression de
ses concurrents américains pousse à
chercher des développements hors du
territoire US, rachète la firme espagnole
d’armement terrestre Santa Barbara,
pour le prix très bas de 6 millions
d’euros, alors que le chiffre d’affaires
de Santa Sarbara est d’environ 200
millions d’euros. Le choix américain
des autorités espagnoles introduit un
coin dans la stratégie de restructuration
de l’armement terrestre portée par
les firmes allemandes, puisque Santa
Barbara fabrique sous licence le char
Léopard de Krauss Maffei ; lequel
apparaissait comme le « repreneur
naturel » de la firme espagnole en diffi-
cultés. La même année, le suédois Saab
(- dont pourtant BAE Systems détient
35% du capital) annonce la vente de
sa filiale d’armement terrestre, Bofors
La stratégie américaine de contournement industriel
Weapons Systems AB à l’américain
United Defense, filiale du groupe Carlyle,
dont les liens personnels et financiers
avec les services américains ont
été maintes fois exposés.
Les producteurs britannique et français
d’armement terrestre ne sont plus
en situation d’animer un mouvement
d’européanisation. Le dernier plan
concernant GIAT Industries aboutit à
une taille de 2700 emplois (soit 14000
emplois perdus sur 17000 en douze
ans) et les perspectives optimistes que
présentait son PDG il y a deux ans
(« GIAT industries veut constituer un
pôle européen d'armement »)[3] sont
réduites à peu de chose.
La situation n’est guère meilleure au
Royaume-Uni : Rolls-Royce qui avait
racheté le constructeur Vickers en 1999
avait toujours annoncé qu’il se déferait
de la partie armement terrestre. Il a
cédé Vickers Defence Systems (1300
personnes, 254 millions d’euros de
chiffre d’affaires) pour 27 millions
d’euros à Alvis, qui avait précédemment
racheté le suédois Hagglunds en 1997
et le britannique GKN Defence en
1998. Mais cette concentration dans
Alvis est loin d’éclaircir l’horizon pour
l’armement terrestre britannique.
Les acteurs qui auraient la capacité
d’impulser des alliances européens
sont les producteurs allemands Krauss-
Maffei Wegmann (KMW) et Rheinmetall.
Mais Siemens, actionnaire
à 49% de KMW, cherche à vendre
sa participation, et les schémas de
rapprochement avec Rheinmetall, voire
Diehl n’ont pour l’instant pas reçu le
moindre début de concrétisation.
De plus les aléas de HDW sont de
nature à geler pour un temps les évolutions.
La prise de contrôle surprise du
chantier HDW par le fonds américain
One Equity Partner a mis en lumière
la vulnérabilité des entreprises allemandes.
Elle a aussi provoqué une
prise de conscience du gouvernement
allemand qui prépare un projet de loi
pour mieux contrôler les changements
dans l’actionnariat des groupes de
défense nationaux, notamment quand il
s’agit de capitaux étrangers. La cession
de parts dans un groupe du secteur de
la défense à une entreprise étrangère,
à partir d’un seuil de 25% des droits
de vote, devrait être soumise à un
feu vert du gouvernement, selon des
dispositions similaires à celles qui
existent déjà aux Etats-Unis, en France
ou en Grande-Bretagne.
Quant au rachat futur de HDW dont
OEP avait d’abord annoncé vouloir
se défaire, faute d’avoir pu obtenir
l’autorisation des autorités allemandes
pour l’exportation de huit sous-martins
à Taiwan, rien n’est réglé : les américains
General Dynamics et Northrop-
Grumman sont à l’affût. De leur coté
DCN et Thales ont fait des propositions,
ainsi que le groupe allemand Thyssen
Krupp (chantiers Blohm & Voss). Une
solution franco-allemande pourrait voir
le jour. Le ministre des Finances Francis
Mer a estimé que le rachat éventuel
de HDW par DCN « pourrait être un
beau projet » et du côté allemand, le
chancelier Schroeder dit n’avoir « rien
contre une solution franco-allemande
pour HDW » tandis que son ministre
de la Défense Peter Struck se déclarait
favorable à la création d’un consortium
européen dans l’armement maritime
sur le modèle du groupe aéronautique
EADS[4]. Mais, ces annonces ont entrainé
une modification de position de OEP,
qui déclare que rien ne presse en ce
qui concerne la cession de ses parts
de HDW, bloquant le processus d’européanisation
annoncé.
La menace sur les moyens militaires
Enfin, le motoriste italien FiatAvio
sur lequel le français Snecma avait
des visées, a été cédé à Avio Holding,
société détenue à 70% par le groupe
américain Carlyle et à 30% par Finmeccanica.
Le même Carlyle exerce
une pression très forte pour prendre
le contrôle du motoriste allemand
MTU, dont Daimler-Chrysler cherche
à se débarrasser. L’importance des
implantations américaines dans le
tissu européen de l’armement devient
un problème majeur. l'incapacité de
l’Union à réaliser des concentrations
dans l'armement affecterait les moyens
de son autonomie.
Jean-Paul Hébert
[1] « Une nouvelle course aux armements » Le Débat stratégique n°17, novembre 1994
[2] « La stratégie oblique de l’industrie américaine d’armement », n°51 juillet 2000
[3] le Figaro économie 5 mars 2001
[4] AFP 4 septembre 2003
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