Le Débat Stratégique Nº70 -- Novembre 2003
Globalisation militarisée
Par Alain Joxe
Le VIIè Congrès International d’Intégration
Régionale latino-américaine
(27-31 octobre 2003) organisé par les
Economistes de l’Université Nationale
de Bogotá, Colombie, avaient choisi
pour thème unifiant « Frontières et
Globalisation sur le Continent Américain
».
Murs, frontières et glacis
militarisés : Mexique.
On y a traité de la frontière fortifiée
Mexique-Etats-unis et de ses maquiladoras,
de ses fortifications réelles ou
électroniques. Du fait de l’ALCA (Zone
de libre échange des Amériques) cette
frontière est complètement ouverte au
libre passage de marchandises incontrôlées
(700.000 camions lourds par an
la franchissent sans contrôle possible
des transports de drogue). En revanche,
elle joue rôle de barrage ralentisseur
pour les mouvements de migrants, et
leur fixation en deçà de la frontière,
au Mexique pour utiliser les salariés
sous-payés d’origine latinos dans les
avantages comparatifs en vue de la
formation de prix compétitifs pour
l’industrie américaine délocalisée,
défiant la Chine.
Plus au sud un objet économicomilitaire
est en préparation : c’est
le projet de « canal sec » (ligne de
transport de modules de l’atlantique
au pacifique) à travers le Yucatan
qui servirait à la fois de doublet du
canal de Panama, de doublet sud du
barrage du Rio Grande, laissant prévoir
l’implantation le long de cet ouvrage
d’art, militarisé comme muraille, d’une
seconde ligne de maquiladoras, qui
servirait d’absorbtion pour les courants
migrants, filtrant depuis les pays andins
et l’Amérique Centrale. Le Mexique
sud (y compris le Chiapas) serait ainsi
centre-américanisé et sudaméricanisé,
tandis que l’unité de la république
mexicaine s'effriterait un peu plus.
La régulation violente d’espaces dépolitisés
pose la question plus générale
d’un modèle stratégico-économique
en expansion, celui de la rupture en
plusieurs tranches territoriales à militarisation
différentielle des territoires
« néolibéraux » d’un monde desétatisé,
dépolitisé, dénationalisé, et paramilitarisé,
par des dispositifs locaux
de surveillance de domination et de
répression.
Colombie
Dans ce cadre paradigmatique, le
statut d’Etat glacis et les divisions de la
Colombie serait encore en discussion.
Le sursaut électoral portant au pouvoir
local une opposition démocratique de
gauche dans trois villes importantes
(Bogotá, la capitale, Medellin capitale
d’Antioquia, Cali (capitale du Valle)
annonce-t-il la réapparition d’un populisme
urbain qui visera à maintenir
une certaine création d’emploi et une
certaine redistribution dans les cités où
des flots de personnes déplacées pourraient
conduire à l’explosion sociale.
La clôture des villes peut elle fournir
un cadre néokeynésien autonome ? Ou
au contraire une réindustrialisation par
maquiladoras dans des périmètres de
banlieues ghettoisées ? Quel avenir
cette évolution reserverait-elle aux
zones rurales, prises en main par les
paramilitaires, massivement amnistiés,
et qui préparent des zones de plantations
modernisées (bananes, palme
africaine, élevage extensif), en chassant
les paysans. L’opposition en dehors des
FARC toujours militairement présentes
et en attente, prend aujourd’hui
une figure civile urbaine inattendue.
Le gouvernement Uribe a perdu en
outre en novembre un référendum
constitutionnel qui devait lui permettre
d’assouplir la constitution de 1991,
d’inspiration extrêmement sociale.
Mexique-Pologne-Turquie
Ces questions sont généralisables.
On fut conscient dans ce colloque
qu’un contre modèle européen est peutêtre
en route, peut-être aussi menacé.
Le statut de la Pologne de la Turquie
et d’Israël/Palestine intéresse particulièrement
une démarche comparatiste
permettant d’affiner les problématiques
économico-militaires des zones
frontières et des glacis qui s’étendent
entre le noyau développé et les zones
maffieuses ou appauvries de divers
claviers d’états-glacis. Sur ces espaces,
des variantes marquées par le
paradigme européen, ou le paradigme
américain peuvent entrer en conflit.
L’essai de militarisation « américaine »
de la Turquie et de la Pologne dans la
guerre d’Iraq est significatif, comme
l'est la stylistique israélienne de la
guerre urbaine.
Alain Joxe
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