Par Jean-Luc Racine
Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud, CNRS-EHESS
Les essais nucléaires indiens puis
pakistanais conduits en mai 1998 ont
changé la donne stratégique qui réglait
les relations entre les deux pays issus
de la partition de l’Empire des Indes en
1947, et entrés en guerre par trois fois en
1947-48, 1965 et 1971. Quitter l’état
de seuil pour s’afficher ouvertement
comme puissance nucléaire pouvait
laisser espérer aux tenants les plus
optimistes de la dissuasion nucléaire
que celle-ci apporterait une relative
stabilité régionale. Au-delà du tapage
des déclarations nationalistes d’autosatisfaction,
cette ligne a conduit le
Premier ministre indien Atal Behari Vajpayee
à signer avec le Premier ministre
pakistanais Nawaz Sharif, dès février
1999, la déclaration de Lahore, censée
calmer le jeu, et assortie d’accords visant
à réduire, par un dialogue stratégique
continu, les risques de conflit et de dérive
nucléaire.
Cette stratégie a échoué pour trois
raisons. En premier lieu, elle a été
torpillée, trois mois après Lahore, par
les militaires pakistanais, qui ont fait
occuper, au-delà de la ligne de contrôle
tranchant le Cachemire en deux, les
hauteurs de Kargil, dominant ainsi la
route stratégique indienne assurant
reliant la vallée de Srinagar, le Ladakh
et le glacier du Siachen où les deux
pays s’opposent depuis 1984. En second
lieu, cette initiative a rappelé que les
militaires pakistanais n’entendaient pas
baisser la garde sur « la question-clé du
Cachemire ». Après le lancement d’une
insurrection anti-indienne réellement
cachemirie dans la vallée de Srinagar en
1989-90, Islamabad avait vite encouragé
les éléments cachemiris les plus radicaux,
avant de lancer dans la vallée, à compter
de 1993-94, des forces essentiellement
pakistanaises, groupes armés de l’islam
politique ou des mouvements de prédication
appelant au jihad. Au même
moment, sur l’autre front, les mêmes
services pakistanais jouaient la carte
des Talibans pour s’assurer le contrôle
de l’Afghanistan. Troisième élément,
l’effort de défense indien s’inscrivant
dans une lecture générale du rapport de
forces en Asie, en particulier face à la
Chine, imposait une montée en puissance
jugée inquiétante par le Pakistan.
Les affrontements de mai-juin 99
La guerre de Kargil lancée par le
général Pervez Musharraf, chef d’étatmajor
des armées, mettait en œuvre le
paradigme dit de « stabilité/instabilité »,
forgé aux Etats-Unis pour décrire l’évolution
de l’Asie du Sud. En grignotant
des hauteurs stratégiques côté indien,
pour des objectifs qui ont fait l’objet
de controverses, Musharraf pariait sur
la possibilité de conduire une guerre
limitée sous parapluie nucléaire, audelà
de la « guerre par procuration »
conduite contre l’Inde via les groupes
cachemiris et les combattants jihadis,
formés et opérant à partir de camps
pakistanais. De fait, à l’inverse des
guerres précédentes, New Delhi décida
de répliquer à l’agression sans que
les forces indiennes franchissent ellesmêmes
la ligne de contrôle pour contourner
les hauteurs de Kargil ; sans
ouvrir un nouveau front sur les piémonts
du sud-ouest du Cachemire proches
des centres vitaux pakistanais ; et a
fortiori sans opérer, hors Cachemire,
le long de la frontière internationale
séparant les deux pays. Les avancées de
l’armée indienne reprenant les hauteurs
de Kargil, les réticences chinoises à
soutenir le Pakistan et les pressions
américaines poussèrent Nawaz Sharif à
rappeler en juillet 1999 les combattants
et à désavouer l’état-major. Le général
Musharraf renversa Nawaz Sharif par
un coup d’état « pacifique » trois mois
plus tard.
A la recherche d’une stratégie
La guerre de Kargil, perçue en Inde
comme une trahison pakistanaise,
et la recrudescence des attentats au
Cachemire poussèrent l’Inde sur une
voie plus belliqueuse, validant quasi
officiellement la théorie de la guerre
limitée à compter de janvier 2000. Mais
New Delhi ne passa pas à l’acte, tout en
intensifiant les tirs d’artillerie le long de
la ligne de contrôle. Dans les milieux
stratégiques indiens, plus prolixes que
les milieux pakistanais, les analyses se
multiplient alors, et se focalisent sur
quatre questions essentielles. La première
porte sur les capacités indiennes
à mener une guerre limitée. Conclusion
de la plupart des experts : l’Inde n’est
pas équipée pour mener des commandos
sur les camps jihadis, qui n’auraient du
reste qu’une fonction essentiellement
symbolique. Reste la possibilité de
raids aériens, côté Cachemire pakistanais.
Sur quelles cibles et pour quelle
riposte ? Seconde question : la guerre
limitée peut-elle se transformer en
guerre classique lourde, et en pareille
hypothèse, qu’en est-il de la suprématie
établie des forces conventionnelles
indiennes ? Des voix s’élèvent pour la
relativiser. Troisième question : une
guerre limitée qui se transformerait en
guerre classique débordant du champ
cachemiri peut-elle aboutir à des frappes
nucléaires pakistanaises ? Si la
doctrine indienne récuse toute frappe
en premier, ce qu’on sait des thèses
pakistanaises laisse ouverte l’option de
frappes nucléaires tactiques en cas de
risque décisif pour l’intégrité du pays.
Corollaire 1 : dans un tel contexte géographique
et démographique, peut-on
différencier une frappe tactique d’une
frappe stratégique ? Corollaire 2 :
même en cas de réponse positive,
comment éviter l’escalade vers les
frappes stratégiques visant des cibles
majeures, civiles et urbaines ? Des
experts indiens de poids jugent le risque
de dérive réel, voire probable.
Les développements post-11 septembre,
le retournement de la politique
afghane du Pakistan, l’intervention
américaine contre les Taliban et Al
Qaida, puis la doctrine américaine de
guerre préventive, plus tard appliquée
à l’Irak, aiguisent le dilemme indien.
La multiplication des actions terroristes
et surtout l’attaque menée contre le
Parlement indien, à New Delhi, le 13
décembre 2001, poussent l’Inde dans
la voie de la « diplomatie coercitive »,
appuyée par une mobilisation massive
des forces armées, au-delà du seul
Cachemire, tout au long de la frontière
pakistanaise. Mobilisant 600.000
hommes et 3.000 tanks pendant
dix mois, l’opération « Parakram »
s’achève sans conflit ouvert en octobre
2002, après qu’une phase fort tendue
ait été désamorcée par les pressions
internationales quatre mois plus tôt.
L’imbroglio stratégique consécutif à la
nucléarisation de l’Inde et du Pakistan
devrait durer, sans que les Etats-Unis,
intronisés de facto « facilitateurs » d’un
dialogue indo-pakistanais qui peine à
redémarrer, fassent preuve d’une grande
efficacité, tiraillés qu’ils sont entre
des objectifs régionaux contradictoires
(alliance tactique avec le Pakistan contre
Al Qaida, possible alliance stratégique
avec l’Inde à l’échelle asiatique).
Les Etats-Unis sont également trop
pénalisés par leur enlisement en Irak
et dans le conflit israélo-palestinien
pour suivre l’Inde dans son appel à
éradiquer ce que Delhi appelle « le
terrorisme transfrontalier », le Général
Musharraf menant avec succès une
politique d’équilibrisme ambigu. Tandis
qu’au Pakistan le pouvoir est dans les
mains des militaires, l’Inde peine
depuis plus d’une décennie à redéfinir
une stratégie efficace et à risques contenus,
comme elle peine à associer
les militaires à élaborer une nouvelle
doctrine. Dans un tel contexte, l’achat
d’équipements israéliens sophistiqués
(avec bénédiction américaine) ne peut
suffire, tout en renforçant les craintes
pakistanaises de dissymétrie croissante.
La course aux missiles de courte et
moyenne portée et l’intérêt pour les
missiles anti-missiles s’inscrivent dans
cette double logique. La guerre limitée
ouverte est décidément un concept
délicat à mettre en œuvre, quand planent
l’ombre du nucléaire et les ambiguïtés
de la « guerre contre le terrorisme ».
Jean-Luc Racine
Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud, CNRS-EHESS