Le Débat Stratégique Nº70 -- Novembre 2003

L'imbroglio stratégique indo-pakistanais

Par Jean-Luc Racine
Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud, CNRS-EHESS


Les essais nucléaires indiens puis pakistanais conduits en mai 1998 ont changé la donne stratégique qui réglait les relations entre les deux pays issus de la partition de l’Empire des Indes en 1947, et entrés en guerre par trois fois en 1947-48, 1965 et 1971. Quitter l’état de seuil pour s’afficher ouvertement comme puissance nucléaire pouvait laisser espérer aux tenants les plus optimistes de la dissuasion nucléaire que celle-ci apporterait une relative stabilité régionale. Au-delà du tapage des déclarations nationalistes d’autosatisfaction, cette ligne a conduit le Premier ministre indien Atal Behari Vajpayee à signer avec le Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif, dès février 1999, la déclaration de Lahore, censée calmer le jeu, et assortie d’accords visant à réduire, par un dialogue stratégique continu, les risques de conflit et de dérive nucléaire.

Cette stratégie a échoué pour trois raisons. En premier lieu, elle a été torpillée, trois mois après Lahore, par les militaires pakistanais, qui ont fait occuper, au-delà de la ligne de contrôle tranchant le Cachemire en deux, les hauteurs de Kargil, dominant ainsi la route stratégique indienne assurant reliant la vallée de Srinagar, le Ladakh et le glacier du Siachen où les deux pays s’opposent depuis 1984. En second lieu, cette initiative a rappelé que les militaires pakistanais n’entendaient pas baisser la garde sur « la question-clé du Cachemire ». Après le lancement d’une insurrection anti-indienne réellement cachemirie dans la vallée de Srinagar en 1989-90, Islamabad avait vite encouragé les éléments cachemiris les plus radicaux, avant de lancer dans la vallée, à compter de 1993-94, des forces essentiellement pakistanaises, groupes armés de l’islam politique ou des mouvements de prédication appelant au jihad. Au même moment, sur l’autre front, les mêmes services pakistanais jouaient la carte des Talibans pour s’assurer le contrôle de l’Afghanistan. Troisième élément, l’effort de défense indien s’inscrivant dans une lecture générale du rapport de forces en Asie, en particulier face à la Chine, imposait une montée en puissance jugée inquiétante par le Pakistan.

Les affrontements de mai-juin 99


La guerre de Kargil lancée par le général Pervez Musharraf, chef d’étatmajor des armées, mettait en œuvre le paradigme dit de « stabilité/instabilité », forgé aux Etats-Unis pour décrire l’évolution de l’Asie du Sud. En grignotant des hauteurs stratégiques côté indien, pour des objectifs qui ont fait l’objet de controverses, Musharraf pariait sur la possibilité de conduire une guerre limitée sous parapluie nucléaire, audelà de la « guerre par procuration » conduite contre l’Inde via les groupes cachemiris et les combattants jihadis, formés et opérant à partir de camps pakistanais. De fait, à l’inverse des guerres précédentes, New Delhi décida de répliquer à l’agression sans que les forces indiennes franchissent ellesmêmes la ligne de contrôle pour contourner les hauteurs de Kargil ; sans ouvrir un nouveau front sur les piémonts du sud-ouest du Cachemire proches des centres vitaux pakistanais ; et a fortiori sans opérer, hors Cachemire, le long de la frontière internationale séparant les deux pays. Les avancées de l’armée indienne reprenant les hauteurs de Kargil, les réticences chinoises à soutenir le Pakistan et les pressions américaines poussèrent Nawaz Sharif à rappeler en juillet 1999 les combattants et à désavouer l’état-major. Le général Musharraf renversa Nawaz Sharif par un coup d’état « pacifique » trois mois plus tard.

A la recherche d’une stratégie


La guerre de Kargil, perçue en Inde comme une trahison pakistanaise, et la recrudescence des attentats au Cachemire poussèrent l’Inde sur une voie plus belliqueuse, validant quasi officiellement la théorie de la guerre limitée à compter de janvier 2000. Mais New Delhi ne passa pas à l’acte, tout en intensifiant les tirs d’artillerie le long de la ligne de contrôle. Dans les milieux stratégiques indiens, plus prolixes que les milieux pakistanais, les analyses se multiplient alors, et se focalisent sur quatre questions essentielles. La première porte sur les capacités indiennes à mener une guerre limitée. Conclusion de la plupart des experts : l’Inde n’est pas équipée pour mener des commandos sur les camps jihadis, qui n’auraient du reste qu’une fonction essentiellement symbolique. Reste la possibilité de raids aériens, côté Cachemire pakistanais. Sur quelles cibles et pour quelle riposte ? Seconde question : la guerre limitée peut-elle se transformer en guerre classique lourde, et en pareille hypothèse, qu’en est-il de la suprématie établie des forces conventionnelles indiennes ? Des voix s’élèvent pour la relativiser. Troisième question : une guerre limitée qui se transformerait en guerre classique débordant du champ cachemiri peut-elle aboutir à des frappes nucléaires pakistanaises ? Si la doctrine indienne récuse toute frappe en premier, ce qu’on sait des thèses pakistanaises laisse ouverte l’option de frappes nucléaires tactiques en cas de risque décisif pour l’intégrité du pays. Corollaire 1 : dans un tel contexte géographique et démographique, peut-on différencier une frappe tactique d’une frappe stratégique ? Corollaire 2 : même en cas de réponse positive, comment éviter l’escalade vers les frappes stratégiques visant des cibles majeures, civiles et urbaines ? Des experts indiens de poids jugent le risque de dérive réel, voire probable.

Les développements post-11 septembre, le retournement de la politique afghane du Pakistan, l’intervention américaine contre les Taliban et Al Qaida, puis la doctrine américaine de guerre préventive, plus tard appliquée à l’Irak, aiguisent le dilemme indien. La multiplication des actions terroristes et surtout l’attaque menée contre le Parlement indien, à New Delhi, le 13 décembre 2001, poussent l’Inde dans la voie de la « diplomatie coercitive », appuyée par une mobilisation massive des forces armées, au-delà du seul Cachemire, tout au long de la frontière pakistanaise. Mobilisant 600.000 hommes et 3.000 tanks pendant dix mois, l’opération « Parakram » s’achève sans conflit ouvert en octobre 2002, après qu’une phase fort tendue ait été désamorcée par les pressions internationales quatre mois plus tôt.

L’imbroglio stratégique consécutif à la nucléarisation de l’Inde et du Pakistan devrait durer, sans que les Etats-Unis, intronisés de facto « facilitateurs » d’un dialogue indo-pakistanais qui peine à redémarrer, fassent preuve d’une grande efficacité, tiraillés qu’ils sont entre des objectifs régionaux contradictoires (alliance tactique avec le Pakistan contre Al Qaida, possible alliance stratégique avec l’Inde à l’échelle asiatique). Les Etats-Unis sont également trop pénalisés par leur enlisement en Irak et dans le conflit israélo-palestinien pour suivre l’Inde dans son appel à éradiquer ce que Delhi appelle « le terrorisme transfrontalier », le Général Musharraf menant avec succès une politique d’équilibrisme ambigu. Tandis qu’au Pakistan le pouvoir est dans les mains des militaires, l’Inde peine depuis plus d’une décennie à redéfinir une stratégie efficace et à risques contenus, comme elle peine à associer les militaires à élaborer une nouvelle doctrine. Dans un tel contexte, l’achat d’équipements israéliens sophistiqués (avec bénédiction américaine) ne peut suffire, tout en renforçant les craintes pakistanaises de dissymétrie croissante. La course aux missiles de courte et moyenne portée et l’intérêt pour les missiles anti-missiles s’inscrivent dans cette double logique. La guerre limitée ouverte est décidément un concept délicat à mettre en œuvre, quand planent l’ombre du nucléaire et les ambiguïtés de la « guerre contre le terrorisme ».
Jean-Luc Racine
Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud, CNRS-EHESS



Carte régionale
© Jean-Luc Racine
Carte extraite de : Cachemire Au péril de la guerre, Ceri-Autrement, 2002, 162 p.
Cet ouvrage fera l'objet d'une recension dans notre prochain numéro.

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