Le Débat Stratégique Nº70 -- Novembre 2003

Vers une politique européenne de non-prolifération ?

Par Clara Portela
CICS - Bradford


Depuis le sommet européen de Thessalonique de juin 2003, l’Union Européenne élabore une stratégie contre la prolifération des armes de destruction massive (ADM)[1]. D'abord, le concept de sécurité de l'Union, dans un rapport intitulé « Une Europe sûre dans un monde meilleur »[2], désigne la prolifération comme l'une des menaces principales pour la sécurité de l'Union. Puis, un autre rapport remis au Conseil Européen par le Haut Représentant de la Politique Extérieure et de Sécurité Commune (PESC) développe un catalogue de mesures visant à préserver le régime de non-prolifération que l'Union devra mettre en place[3].

Double aspect


D’un point de vue formel, cette initiative rejoint l’ensemble des mesures visant à combattre le terrorisme. Mais une lecture attentive suggère une seconde logique. Plutôt que les risques découlant du terrorisme international, la plupart des mesures préconise surtout le multilatéralisme dans la maîtrise des armements, et vise à combattre l’unilatéralisme comme moyen de contenir la prolifération. Pour l’Union, le désengagement des Etats-Unis du régime multilatéral apparaît comme un risque pour la non-prolifération. L’Union réaffirme le multilatéralisme contre des solutions unilatérales telles que la contre-prolifération ou la défense préventive, préconisées et employées par Washington dans le cas irakien. La stratégie européenne peut être considérée comme une réponse à la perte d’intérêt pour la maîtrise des armements de la part des États-Unis, et un effort pour reconstituer un accord général européen en matière de prolifération, à l’issue des fortes divisions entre les Etats membres relevées par la guerre de l’Irak. L’inclusion de cette initiative dans la rubrique de la lutte contre le terrorisme peut être interprétée comme un geste diplomatique ou un « euphémisme politique ».

L’importance de cette stratégie ne réside pas dans la création d’une politique européenne de non-prolifération. L’Union a déjà développé des mesures dans ce domaine. Quelques actions et positions communes en témoignent. La plupart vise à l’universalisation des traités et des engagements, la fourniture de l’aide technique pour le démantèlement des armes en Russie, ainsi que quelques initiatives régionales : la participation à la KEDO en Corée du Nord. Si ces activités restent faibles, elles ont fourni les bases sur lesquelles l’Union a fondé sa politique.

De nouveaux moyens


Mais si la non-prolifération reste un objectif prioritaire de l’action extérieure de l’Union, elle introduit de nouveaux moyens pour les atteindre. Jusqu’à présent l’Union n’a utilisé que des moyens diplomatiques. Mais le document prévoit que l’Union se serve de la totalité des instruments à sa disposition et fait explicitement mention des mesures de pression politique et économique. En dernier ressort, l’emploi de la force est envisagé. À la différence des autres textes de l’Union portant sur des opérations militaires, le recours à la force pour combattre la prolifération devra normalement être autorisé par le Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Cette « stratégie » corrige donc l’une des faiblesses majeures dans l’action de l’UE : le manque de moyens. En dépit de quelques imprécisions, présentes dans tout document consensuel, il s’agit d’un point de départ raisonnable pour impulser la politique européenne de non-prolifération. Certes, cela ne garantit pas que l’Union sera capable de réagir de façon concertée et efficace dans les crises futures. Il revient aux États membres de l’endosser. Mais en établissant le consensus de base, elle a accompli ce qu’une stratégie concrète doit achever.

D’ailleurs, l’UE vient de démontrer qu’elle est capable de mener une action conjointe et efficace dans une crise de prolifération. Les démarches de la France, le Royaume Uni et l’Allemagne en Iran en octobre 2003 ont réussi à résoudre, au moins pour un temps, la crise provoquée par le refus de l’Iran de signer le Protocole Additionnel de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique[4]. Cette action, la première mise en oeuvre par les Etats membres après l’adoption de la stratégie, est un succès encourageant.

Et l’armement nucléaire européen ?


On peut cependant regretter que l’Union ait négligé dans son plan le désarmement nucléaire. Le désarmement fait partie des engagements pris dans le Traité de Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP) de 1968, au même titre que la non-prolifération. En privilégiant la seconde au détriment du désarmement, les États membres ne favorisent pas l’accomplissement équitable des obligations souscrites. Comme le Secrétaire Général Adjoint aux Affaires de Désarmement des Nations Unies M. Abe l’a souligné, travailler sur le désarmement sert aussi, à long terme, à faire avancer l’objectif de la non-prolifération[5].

L’UE doit prendre en compte l’image qu’elle projette à l’extérieur en tant que continent « nucléarisé » quand elle essaie de contenir la prolifération. Une Union comprenant deux pouvoirs nucléaires et quatre Etats hébergeant des armes nucléaires américaines est mal placée pour persuader les tiers des bénéfices à rester non-nucléaire. Afin de renforcer sa propre crédibilité, il faudrait que l’Europe introduise des mesures de désarmement pour ellemême. Pour une entité qui se donne pour but la promotion de multilatéralisme et la sauvegarde du régime de nonprolifération, il est important de rester crédible.

Clara Portela
CICS - Bradford


[1] « Weapons of Mass Destruction : Basic Principles, Council conclusions, Action plan », Rapport présenté par J. Solana, HR de l’UE pour la PESC, 16-06-03. Ce que l’on appelle stratégie dans cet article est l’ensemble de ces trois documents. S'ils ne constituent pas encore une « stratégie » au sens strict, il s’agit de « principes pour une stratégie » et un « plan d’action ».

[2] Rapport de J. Solana, HR pour la PESC, Conseil Européen, Thessaloniki, 20-06-03.

[3] voir note 1

[4] Agreed statement at the end of a visit to the Islamic Republic of Iran by the Foreign Ministers of Britain, France and Germany, October 21, 2003, UK Foreign and Commonwealth Office.

[5] Abo, Nobuyasu, Sécretaire Adjoint pour le Désarmement des N. U. : The Nonproliferation regime in the « Second Nuclear Age », Forum of the Middle Powers Initiative on Challenges of the Second Nuclear Age : Preserving Multilateralism, Advancing Disarmament, United Nations, New York, 06-10-03.



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