Le Débat Stratégique Nº70 -- Novembre 2003

Armée turque...

Par Ugur Kaya


La motion du parlement turc autorisant le déploiement des forces armées en Irak a engendré autant de discussions sur les aspects militaires que sur la politique étrangère du pays. Les partisans de cette décision prétendent que l’armée turque est l’une des armées les plus entraînées du monde, aguerrie par les conflits « de basse intensité » dans le sud-est du pays. A plusieurs reprises, les médias ont fait l’éloge de son équipement et de sa capacité opérationnelle. Les mêmes avancent qu’une éventuelle intervention turque aurait un sens aussi économique que politico-stratégique. Il est vrai que depuis deux décennies l’armée turque a connu une grande modernisation. Mais aujourd’hui, à la lumière des changements conjoncturels régionaux, on s'interroge sur les limites et la nature des investissements militaires et sur leur éventuelle rentabilisation en utilisant l’armée comme un outil économique.

L’effort de modernisation


Si la République turque avait fait de petits pas pour créer sa propre industrie militaire, avec la Guerre Froide et son attachement au camps occidental, ses besoins d’armement furent pris en charge par ses riches alliés, avant tout les Etats-Unis. Négligée au profit des aides et des achats extérieurs, l’industrie nationale d’armement se heurta en 1974 à l’embargo américain après l’opération de Chypre. On essaya alors de redévelopper une industrie nationale. L’Etat, loin d’être à la hauteur des financements nécessaires, créa des Fondations et demanda au peuple de l’argent avec la devise de « fabrique toi-même ton propre char ». De 1987 à 2001, près de 500 millions de $ de dons populaires furent ainsi canalisés vers l’industrie militaire[1]. Mais cette ressource ne représentait toujours qu’une partie minuscule des dépenses militaires dont la majeure partie provenait de multiples lignes budgétaires, de crédits étrangers et de fonds spéciaux hors budget, comme les retenues sur les ventes de tabac, la loterie, le carburant, etc. qui ont contribué à plus de 13 milliards de $[2]. Tous ces fonds ont placé la Turquie au 4è rang parmi les pays importateurs d’armes, avec plus de 5 milliards de $ entre 1997-2001 et au 14è pour les dépenses militaires avec 8.9 milliards de $[3].

Les objectifs de la modernisation de l'armée turque

Par Ugur Kaya

Après la fin de la guerre froide, la nouvelle logique de restructuration et de modernisation de l’armée furent basées sur la stratégie dite de « 2 guerres et demi » simultanées. Les menaces étaient la Grèce, la Syrie et une insurrection kurde à l’intérieur. Cette perception fut justifiée par l’accord gréco-syrien de sécurité en 1995, la présence d’Ocalan en Syrie et les relations du PKK avec Athènes. L’alliance turco-israélienne de 1996 fut le produit de cette stratégie. Selon la même stratégie, la Turquie ne pouvait pas accorder la même confiance à ses alliées d’autrefois, dont les intérêts avaient changé. Ainsi, pendant la guerre du Golfe de 91, la Turquie se heurta à l’hésitation et la lenteur de l’Allemagne à répondre aux demandes de matériels ; les différents embargos sur certaines armes par l’Allemagne et les Etats-Unis poussèrent la Turquie à diversifier ses fournisseurs. Elle fut ainsi le premier pays-membre de l’OTAN acheteur d’armes à la Russie[4]. Mais elle profita aussi des conséquences du Traité sur les Forces Armées Conventionnelles en Europe (CFE) de 1992 et reçut 1050 chars, 700 véhicules blindés, 40 avions de guerre, des hélicoptères, des missiles. Ankara poursuivit aussi dans les années de 90, de grands projets comme l’achat d’AWACS, d’avions et de bateaux de ravitaillements en carburant (dans le programme « vers les hautes mers » des forces marines), des hélicoptères, et des projets de modernisations des avions et des chars…

La transformation des missions


La deuxième grande transformation de l’armée turque toucha « son organisation et ses comportements ». D’une part, les grandes divisions ont laissé la place à des brigades rapides et flexibles. Les équipes d’actions spéciales, crées en 1984, sont devenues l’un des piliers de la lutte contre le PKK.

D’autre part, les derniers 15 ans ont été marqués par des opérations au-delà des frontières. Après les opérations aériennes limitées de 87, la première opération terrestre a eu lieu au Nord de l’Irak contre PKK avec une force de 10 000 hommes, et s’est poursuivie par celle de 1995 avec 35 000 hommes sur une région de 40 km de profondeur et de 300km de largeur et de celle de 1997. Les opérations non frontalières ont commencé avec la Somalie en 1993 puis la Bosnie en 1994, l’Albanie et le Kosovo en 1999. Si les coûts de ces opérations étaient élevés pour une économie faible, les « sacrifices » ont été faits pour rappeler le rôle turc dans les Balkans ainsi que pour acquérir une expérience militaire internationale. Grâce aux avions et aux bateaux ravitailleurs, la portée éventuelle des opérations s’était en outre agrandie.

L’opération en Afghanistan fut la première réalisée pour un gain économique direct. Après l’acceptation de la candidature turque et bien des marchandages, près de 250 millions de $ ont été offerts à l’Etat turc par Washington pour ces coopérations militaires. En juin 2002, avec une force de 1400 personnes, la Turquie a pris le commandement de l’ISAF à Kaboul pour une période de 6 mois. Une année plus tard survient la question de l’Irak. Par un accord signé à Dubaï le 21 septembre, Washington s’est engagé à accorder un crédit de 8,5 milliards de $. Si le gouvernement prétend que ce prêt n’est pas conditionné à une opération militaire turque en Irak, l’opinion publique en est moins convaincue.

L’armée comme outil économique ?


Dans un discours sur l’économie turque, George Soros a estimé ironiquement que l’armée turque pouvait être considérée comme un bien d’exportation[5]. Par ailleurs, la presse turque a publié les comparaisons des salaires et la différence des coûts des opérations entre les armées turque et américaine. L’armée turque qui trouvait sa légitimation dans la trilogie armée-état-nation, devenait un outil économique. Toutefois plusieurs obstacles peuvent faire douter de la faisabilité de cette approche.

Après les crises des années 90 (en 2001, le PIB turc a été réduit de 9,4%), Ankara n’a plus la capacité de financer ses dépenses militaires à la même hauteur qu’auparavant. Avec une dette de 200 milliards de $, le budget turc est passé sous la tutelle de ses créditeurs qui taillent progressivement dans toutes les sources de financement de la défense. Or le seul entretien de l’existant nécessite 2 milliards de $ par an. Dans un tel contexte, la réalisation de nouveaux projets serait insupportable.

Par ailleurs, un secteur économique ne peut être ni viable ni profitable tant qu’il est massivement dépendant d’importations. Or 60% du matériel militaire repose sur l’importation[6]. Ainsi, en 1977, en raison de l’embargo américain, 240 avions sur 400 ne pouvaient pas voler faute de pièces de rechange[7]. Dans une ère de guerre technologique, la Turquie n’est pas en mesure de créer sa propre industrie militaire n’ayant pas, faute de ressources financières nécessaires, les moyens scientifiques.

Une autre entrave vient de la concurrence internationale. D’autres Etats, par exemple en Amérique latine, au Pakistan, etc., dont les armées sont aussi « omniprésentes » dans l’Etat qu’en Turquie, peuvent viser le même « marché ». Par ailleurs, les entreprises de sécurité comme MPRI, Sandline, Vinnell, DynCorp sont de plus en plus utilisées par la communauté internationale[8]. Les estimations sur leurs chiffres d’affaires varient de quelques dizaines[9] à des centaines milliards de $[10]. Une autre tendance consiste à recruter des non-citoyens dans les armées comme ce fut le cas dans l’armée américaine au Golfe.

L’armée turque a vécu une transformation et une modernisation radicale depuis deux décennies. Elle est devenue une « armée internationale », que l’on évoque pour ses gains économiques éventuels. Mais les évolutions des dernières années contraignent à reévaluer la perception des menaces qui justifiait l’armée turque et les dépenses que le pays lui consentait.

La Syrie, surtout après le faillite du processus de paix au Moyen-Orient et à cause de ses difficultés, ne dispose plus d’une force sérieuse. Ceci fut confirmé par la crise turco-syrienne de 1998 et l’accord que la Syrie du accepter. La notion de « demie-guerre », qui renvoyait à une insurrection kurde, est figée actuellement par une vision plus pacifique où les actions économiques et sociales doivent être privilégiées, puisque les affrontements ont quasiment disparu. Seule la situation avec la Grèce reste tendue et la course aux armements se poursuit : le projet d’acheter AWACS, pour plus d’un milliard de dollars et le projet de constituer une flotte de haute mer doit être replacé dans ce contexte.

Une utilisation de l’armée comme un outil économique est-elle réaliste ? Les exigences financières d’une telle politique sont colossales, surtout compte tenu de l’absence d’une industrie militaire nationale. Par ailleurs la résistance des communautés locales irakiennes malgré la volonté américaine, a montré que la présence militaire turque dans les pays de Moyen-Orient n’est pas évidente. La situation serait semblable dans d’autres cas éventuels dans la région. Enfin, la situation militaire et économique des pays régionaux n’est pas susceptibles de créer de menaces réelles pour la Turquie. S'il est impossible de démontrer l’absence totale de risque, tout semble indiquer une sur-estimation de la menace que suppose la politique de « 2 guerres et demie ». Pour échapper aux contraintes économiques, Ankara est forcé de reévaluer ses objectifs et mettre en œuvre une gestion des risques qui ne se limite pas aux aspects purement défensifs.

Ugur Kaya


[1] Fondation pour le soutien aux forces armées turques www.tskgv.org.tr/kurulus_tarihi/kurulus_tarihi.htm

[2] Département de l’industrie de défense www.ssm.gov.tr/kurumsal/ssdf.htm

[3] 13-06-02 Hurriyet

[4] TSK’nin Sinirotesi Girisim Yetenekleri; Serhat Guvenc; En Uzun Onyil ; Boyut Yayincilik, Istanbul, 1998

[5] 24-09-03 Radikal

[6] Ali Ercan, directeur de l’industrie de défense, 06-05-03 Hurriyet

[7] Suleyman Demirel à l’Université de New-York, 02-10-03 Hurriyet

[8] 20-02-02 Financial Times by Kevin O’Brian : Leash the Dogs of War

[9] 14-04-02 Los Angeles Times by Esther Schrader

[10] 13-10-02 NewYork Times by Leslie Wayne, « America’s For-Profit Secret Army ».



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