Le Débat Stratégique Nº71 -- Décembre 2003
Boeing, le Pentagone et le budget américain
Par Jean-Paul Hébert
Le contrat mirifique de location/achat
d'avions ravitailleurs par le Pentagone
à Boeing, que certains avaient qualifié
de " Boeing Marshall plan ", est en
train de tourner au cauchemar pour la
firme de Chicago.
Le géant américain a d'abord dû
licencier Mike Sears le directeur
financier et Darleen Druyun,
responsable de la division systèmes de
défense et missiles. Responsable des
achats de l'armée de l'air américaine, elle
est fortement soupçonnée d'avoir
transmis à Boeing le détail des offres d'
Airbus dans l'appel d'offre pour les
avions ravitailleurs, permettant à la firme
américaine d'ajuster au mieux ses
propositions et d'obtenir le contrat[1].
Cette part du feu n'a pas été suffisante et
c'est finalement le PDG du groupe, Phil
Condit, qui a démissionné[2]. Il est
remplacé par Harry Stonecipher, ancien
vice-président du groupe, à la retraite
depuis 2002.
Un PDG de combat
Le choix n'est pas sans importance car
Stonecipher est aussi l'ancien PDG de
McDonnell Douglas qui a négocié la
fusion de son groupe avec Boeing (une
transaction de 16 milliards de dollars).
Avec cette fusion, Stonecipher était
entré dans le groupe Boeing et avait
notamment mené une politique réduction
des effectifs de la division avions civils
pour orienter le groupe plus fortement
vers les activités militaires, à l'instar de
ce que faisait Mc Donnell Douglas.
Cette évolution se lit clairement dans
l'évolution comparée des résultats des
activités civiles et militaires :
| C. A. total (G. $) | C. A. civil (G. $) | C. A. militaire (G. $) |
| 1993 | 25,4 | 20,3 | 5,1 |
| 2002 | 54,1 | 28,7 | 25,4 |
Evolution 2002/1993 en % | +113% | +41% | +401% |
De plus Stonecipher était
particulièrement virulent contre Airbus :
au moment où la proposition de fusion
General Electric / Honeywell était
examinée par la Commission européenne
(qui rendra finalement un avis négatif),
Stonecipher n'hésitait pas à manier la
menace : ce ne sont pas les compagnies
aériennes qui s'opposent à la fusion, c'
est Airbus.
Si la Commission bloque ce projet, il
se pourrait qu'il y ait des difficultés
dans le domaine commercial[3].
Son retour à la tête de Boeing doit être
considéré comme un durcissement de la
direction de l'avionneur qui a subi dans
la dernière période des revers
significatifs : d'abord, sur ce contrat d'
avions ravitailleurs, le Pentagone a
lancé une enquête, dont Donald
Rumsfeld n'exclut pas qu'elle puisse se
conclure par une suspension du
contrat[4], déjà réduit de 26 à 18 milliards
de dollars[5]. Ensuite, le groupe de
Chicago est l'objet d'une plainte de son
concurrent Lockheed-martin pour
irrégularité dans l'attribution d'un
important contrat de l'US Air Force[6]. L'
éventualité d'une fusion avec le groupe
britannique BAE Systems évoquée en
début d'année 2003 ne s'est pas
concrétisée[7].
Surtout, les projets de Boeing ont subi
des échecs : le 757 allongé n'a rencontré
aucun succès et le projet de Sonic cruiser
a été un fiasco ; le groupe a provisionné
1,2 milliards de dollars au premier
trimestre 2003 et son chiffre d'affaires
pour l'année devrait être en recul de plus
de 10% par rapport à celui de 20028.
Aujourd'hui, la firme de Chicago revient
à Seattle, son ancien siège pour annoncer
le lancement du 7E7, "dreamliner",
"avion de rève" long-courrier, censé
redonner la main au constructeur
américain qui en 2003 pour la première
fois livrera moins d'avions (275) que son
concurrent européen (300). Le
programme 7E7 n'est encore qu'à l'état
d'ébauche.
Dans ce contexte, l'orientation donnée
à Boeing est de se tourner plus nettement
vers les productions militaires. L'
augmentation du budget américain
constitue un facteur favorable en ce sens
et même si certaines des décisions de la
structure administrative américaine font
pression sur le groupe de Chicago, il est
probable que des décisions bienvenues
de commandes l'aideront à passer ce cap
difficile.
Jean-Paul Hébert
[1] AFP 25 novembre 2003
[2] AFP 1er décembre 2003
[3] Le Monde du 17/18 juin 2001
[4] AFP 26 novembre 2003
[5] AFP 23 octobre 2003
[6] AFP 10 juin 2003
[7] AFP 9 juin 2003
[8] AFP 10 avril 2003
Retour au sommaire
©CIRPES