Le Débat Stratégique Nº71 -- Décembre 2003

Colombie : l'envoûtement autoritaire en crise

Par José Sabogal


L'élection en octobre à la mairie de Bogotá - deuxième poste du pays - du candidat du Pôle Démocratique Indépendant (PDI), traduit la tendance vers le centre-gauche en Amérique du sud. Résultat de l'avance de la démocratie formelle dans la région, et de la globalisation néolibérale, cette tendance symbolise aussi la lassitude face à des gouvernants des E. U. de plus en plus négligents.

Le cas colombien a une connotation spéciale du fait de l'échec, la vieille des élections locales, du référendum par lequel le Président Uribe cherchait - comme Fujimori au Pérou - à faire plébisciter son style autoritaire. La réforme politique (réduction de la taille du Congrès, nouveau régime électoral et des partis politiques, etc.) et la réforme fiscale (érigée par le FMI) proposés par le référendum, auraient pour complément le projet de loi sur la rééligibilité du président.

Malgré la campagne intimidatrice du Président, l'appui des medias, et les "bénéfices" offerts aux votants, le référendum, présenté de façon confuse, n' a pas mobilisé les 25 % des électeurs requis. Par contre, L. E. Garzón, très critique du gouvernement et opposé au référendum a obtenu 48 % du total des votes pour la mairie de Bogotá. Mais si le revers du référendum, comme le succès de la gauche ont des raisons spécifiques - débandade des partis politiques traditionnels -, ils symbolisent le déclin de "l'envoûtement autoritaire"[1].

La guerre promise


Critique acharné des négociations infructueuses de paix menées par le gouvernement précédent, Uribe a été élu au premier tour, grâce à l'appel enflammé à la guerre contre les groupes armés d' extrême-gauche. Un mois après son gouvernement (07-08-02) déclare l'état d'exception puis des mesures spéciales de guerre. La politique extérieure du nouveau gouvernement - demande à la communauté internationale d'appui envers l'effort militaire de l'Etat colombien - a été mise au service de la politique intérieure, dite de la Sécurité Démocratique.

Malgré l'enthousiasme suscité dans les centres urbains, un an et demi après, les résultats de la contre insurrection sont maigres, alors que le bilan des violations des droits de l'homme est lourd[2]. La guerre contre l'"ennemi intérieur" de la guerre froide a été reprise contre les nouvelles menaces. Mais la cible reste la même : les civils suspects, c'est-à-dire "les guérilleros déguisés en civil" d'après le chef paramilitaire C. Castaño ou encore, les "ONG alliées du terrorisme" selon le Président[3].

Le plan de guerre du gouvernement expérimente le recours aux moyens asymétriques, préemptifs, disproportionnés et hors droit si nécessaire, répandus par les Etats-Unis de l'après 11 septembre. Le recours aux actions clandestines, au mercenariat, au laissez-faire face aux " nettoyages " politiques, combinés aux victoires militaires sur le terrain, est censé permettre les victoires politico-militaires, c'est-à-dire l'élimination des unités combattantes et la neutralisation des cadres et sympathisants par leur criminalisation[4].

Se débarrasser des paramilitaires ?


En cohérence avec la nouvelle stratégie américaine, le plan de guerre en Colombie est axé sur le recyclage des forces paramilitaires. Dès son élection A. Uribe avait prévu la "dissolution expéditive" des groupes paramilitaires confédérés dans les Auto Défenses Unies de Colombie (AUC). Il s'agissait alors de l'extradition "volontaire" des membres de l'état major des AUC vers les Etats-Unis et de la réintégration des troupes (8000 hommes) sous les ordres des Forces Armées - selon la recommandation faite par la Rand Corporation un an avant l'élection d' Uribe[5]-. Démarche contestée par plusieurs facteurs : questionnement international sur les liens du Président avec les paramilitaires, fractionnement des AUC en plusieurs blocs, et appel inattendu du Président Bush à un jugement pour terrorisme de C. Castaño[6].

Le gouvernement a alors lancé un processus de paix avec les AUC, de tout évidence factice. Or, les AUC ne s' opposent pas à l'Etat et ne s'affrontent pas aux Forces de l'ordre, ce que rappelle inlassablement C. Castaño. Deuxièmement, même si les AUC ont acquis, par le narcotrafic, une autonomie financière importante, elles dépendent, du point de vue opérationnel, de la connivence active ou passive de certains secteurs des forces de l'Etat. Troisièmement, c'est en vertu de la loi autorisant les groupes d'autodéfense que le Président Uribe à l'époque gouverneur du département d' Antióquia, les a installés (1995-1997).

Vers une guerre de plus


Camouflée en structure politico-militaire autonome - qui ne change pas leur essence maffieuse et leur instrumentalisation par des intérêts hétéroclites -, les AUC ont pris très au sérieux leur nouveau statut, qu'elles exigeaient dès leur participation à la première phase du Plan Colombie (fin 2000). Ceci a donné un vrai processus de paix, alambiqué, long et incertain. Le plan de réinsertion progressive convenu en juillet 2003 avec les blocs loyaux à Castaño est soumis à des conditions qui ne dépendent pas du Président Uribe : une loi permettant le recours en grâce de "combattants" réclamés par la justice ; le retrait par la justice étasunienne de la demande d'extradition visant plusieurs membres des AUC ; le financement par la communauté internationale du programme de réinsertion ; etc. Bref, le processus de paix avec les paramilitaires a stoppé la contre-insurrection. Par ailleurs, les disputes au tour des " meilleures " zones de réinsertion ont déclenché une véritable guerre entre paramilitaires dont les victimes se comptent déjà par centaines[7].

Parce que modelées par Washington, la guerre d'Uribe (Parti Libéral) diffère peu de la paix de son prédécesseur A. Pastrana (Parti Conservateur). Si le chemin du pouvoir en Colombie semble ouvert à la gauche, celle-ci, avant d'y arriver, doit se doter d'un projet, où politique intérieure de paix et politique extérieure liée aux priorités du Sud du continent aillent la main dans la main.

José Sabogal


[1] Titre du Bilan critique de la première année du gouvernement, Plateforme Colombienne des Droits de l'Homme. Bogotá, 09-03.

[2] CODHES, Bulletin n°44, Bogotá, 30-10-03. www.codhes.org.co

[3] " Soutien de l'ONU et de l'UE aux ONG en Colombie ", El Tiempo (www.eltiempo.com), Bogotá, 10-09-03.

[4] S. Bédar, "La Colombie : un front pionnier de la globalisation ?" www.ehess.fr/cirpes/

[5] The Washington Post, 13-06-01.

[6] "Castaño ne pourra pas être jugé par terrorisme" affirma le ministre de l'Intérieur, El Tiempo 27-09-03

[7] A. Rangel, " El pantano paramilitar ", (Le marécage paramiliaire), El Tiempo, 07-11-03.



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