Le Débat Stratégique Nº71 -- Décembre 2003
Hongrie : révision stratégique d'un alignement modérément atlantiste
Par Wekethy Katalin
La Commission de Défense du
Parlement hongrois a examiné le 31
juillet dernier le Rapport sur la révision
stratégique, effectuée par une
Commission ad hoc, constituée de
spécialistes hongrois (et britanniques !),
entre août 2002 et juillet 2003.
L'objectif consistait à réduire les
déficiences, notamment en matière de
planification, pour résoudre la
contradiction entre plans et ressources
disponibles. Les divers choix d'
orientation furent arrêtés eu égard aux
missions extérieures.
Réformes et nouvelles missions
Les réformes des Forces Armées
hongroises de ces vingt dernières années
ont créé une suite d'échecs et de
défaillances au sein de l'Armée. La
restructuration de celle-ci doit répondre
aux problèmes de financement à long
terme, à la récupération des capacités, aux
questions d'organisation et de
commandement et à la gestion des
tensions sociales liées à l'armée de
conscription en place encore jusqu'en
juin 2005.
L'objectif de cette révision - entamée
par le gouvernement de coalition
libéralo-socialiste de Peter Medgyessy -
est la mise sur pieds d'une armée
professionnelle ayant de vraies
capacités, réduite dans ses effectifs
(30-35.000 hommes) et finançable
(budget à 1,8 % du PIB, dont 67 milliard
(HUF) iraient en 2004 à la
modernisation des technologies
militaires.
Selon la Commission, les forces armées
doivent défendre l'indépendance et l'
intégrité territoriale du pays, contribuer
aux missions de défense collective de l'
OTAN, intégrer son système antiaérien
dans l'Alliance, participer aux
opérations de gestion et de maintien de
la paix et contre les catastrophes.
Certains responsables politiques
américains ont souhaité voir la Hongrie
s'impliquer davantage pour assumer son
"leadership régional", en développant
notamment ses capacités à faire face aux
menaces transnationales dans la région.
Dès le début des années 90, la Hongrie
a signé des traités d'amitié et de
coopération avec ses voisins la
Roumanie, la Slovaquie puis l'Ukraine,
apaisant certains conflits et malentendus
sur le plan bilatéral. La stabilisation de
ces liens, tout comme le renforcement du
statut stratégique et géopolitique de l'
Ukraine sont encouragés, à partir de
1996, par les Etats-Unis[1].
Quant aux missions extérieures, la
création d'une brigade rapidement
déployable ("cellules" intermédiaires
comprises) fut décidée, parallèlement à la
mise en chantier des deux bataillons
(max. 1 600 hommes) destinés aux
opérations de paix, avec un système de
rotation (A-B-C) comprenant 4 avions de
chasse et autant d'hélicoptères de
combat pour les opérations sol-air. Le
gouvernement envisage la mise en place
de forces spéciales, d'unités médicales, à
côté d'un bataillon de police militaire,
déployable pour une période de six mois,
sans rotation.
Les risques de l'alignement
Toutefois, tandis que les scandales
politico-financiers emplissent les médias
à Budapest, les événements récents en
Irak provoquent une inquiétude
croissante quant au rôle de la Hongrie.
Bien que cet engagement ne soit que l'
ombre de ce que les polonais ou les
tchèques assument sur le terrain, ce
malaise s'accentua lorsque le
gouvernement annonça, contrairement au
plan initial, sa décision de prolonger la
mission de ses troupes au
Moyen-Orient[2]. Les 300 soldats
magyars du bataillon de transport, basé à
Al-Hillah, au sud de l'Irak, ont vu leur
mandat s'étendre jusqu'au 31 août
2004.
Le gouvernement hongrois se retrouve
aujourd'hui dans une position interne
d'autant moins commode qu'il a rendu
opaque le dossier sur l'engagement de
Budapest aux côtés des Etats-Unis. Or,
Washington convoqua récemment ses
"partenaires de coalition" afin de les
(re)motiver et de définir leurs nouvelles
responsabilités sur le terrain. Pour la
Hongrie, ce fut relativement clair :
support militaire prolongé en Irak avec
quelques troupes déplacées vers
l'Afghanistan.
L'une des spécificités marquantes des
pays ex-soviétiques réside dans leur
façon de concevoir leurs relations avec
les deux " alliés-clés " : l'UE et les
Etats-Unis. La formule du chef du
gouvernement hongrois lors de sa
première visite officielle à Washington
en fut l'illustration : "More Europe
does not mean less America"[3], déclara
M. Medgyessy pour qui "rejoindre
l'OTAN, et aujourd'hui l'Union
Européenne signifiait toujours les deux
faces d'un même processus"[4]. L'affaire
irakienne devient le révélateur d'une
interrogation sur les raisons qui ont
rendu les Européens du Centre-Est plus
"atlantistes" qu'européens. Depuis
1989, ils évitaient de distinguer et
parlaient de "valeurs occidentales" ou
d'intégration dans les institutions
"euro-atlantiques". Mais comment
interprêter des préférences telles que l'
option de la Pologne pour acquérir des
F16 en déclinant les offres européennes,
(conrairement au contrat hongrois,
Budapest privilégiant, quant à elle, les
Gripen suédois[5]).
L'alignement des pays d'Europe
centrale et orientale sur la stratégie US
" de prévention " exprimé par la " lettre
des Huit " en janvier 2003 se détachait
des opinions représentées par Paris et
Berlin, négligeant l'avis du Conseil de
Sécurité. Une fois signée, déclara le
premier ministre hongrois, "être tombé
dans le piège", par crainte de se voir
reprocher de "refuser la solidarité
transatlantique"[6]. D'autres y voient
des motifs moins pathétiques, comme l'
espoir de ramasser quelques miettes en
Irak, en échange de soutien militaire et
politique.
L'ambivalence de la politique
étrangère du gouvernement Medgyessy
vacille entre paradigmes US et/ou
européen. Certes, la Hongrie reste loin
des idées avançées par les partisans
d'une Europe refusant la militarisation
des "chaos" locaux qui se développent
sous leadership américain dans le
voisinage global[7] de l'Union. Mais un
débat stratégique européen élargi à
l'Europe centrale, en concertation avec
Moscou peut-il s'ouvrir ?
Wekethy Katalin
[1] Z. Brzezinski, "Le Grand échiquier", 1997.
[2] Népszabadsag, Budapest, 4-11-03.
[3] Discours au CSIS, Washington DC, le 08-11-02.
[4] L'adhésion de la Pologne, de la Hongrie et
de la République Tchèque à l'Alliance atlantique le 12-03-99.
[5] "Irak : Péter Medgyessy, Premier ministre hongrois", Libération, 19-02-03.
[6] Location-Achat de 14 appareils (Gripen JAS-39) sur dix ans.
[7] Alain Joxe, " Le désir d'Europe reste sans défense ", DS n° 2003.
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