Le Débat Stratégique Nº72 -- Février 2004

Trois questions sur une étrange Russie

Par Dominique David


Poutine : liquidateur ou stabilisateur ?


Un discours convenu fait de Vladimir Poutine le liquidateur des acquis démocratiques des années 90. Pur produit d'une " démocratie " eltsinienne qui se distinguait par le règne de l'argent, du népotisme et de l'impuissance, il a pourtant en quelques années mis en place un début de cadre juridique (système fiscal et judiciaire) dans des domaines essentiels, organisé le retour de la croissance, et rendu à l'Etat une partie de son crédit. L'ère poutinienne est celle d'une réforme fondatrice. Si elle s'est ralentie en 2003 les élections s'annonçant, rien ne permet de conclure à l'inversion de la tendance.

Le passage de ces réformes a été facilité par une immense lassitude, et par l'affichage d'une autre conception du pouvoir. A la complicité démocratico-mafieuse succède l'idée de l'autorité, de la " dictature de la loi ", trop vite vue comme une tentative de dictature personnelle. La réalité est plus contrastée. Parce qu'en fait le " centre " est faible, sans société politique ni société civile pouvant le relayer, bridé par l'interposition d'une bureaucratie omniprésente et qui reproduit la culture du pouvoir à la russe, il concentre du pouvoir ostensible dans une autorité en trompe l'œil. D'où un curieux mélange d'autoritarisme et d'impuissance. La Russie d'aujourd'hui n'est ni une démocratie à l'occidentale ni une dictature. Oui, Vladimir Poutine préfère une presse aux ordres : mais la presse disputée entre oligarques était-elle libre ? Oui, il s'attaque à Khodorkovski, l'oligarque pétrolier " transparent " de Yukos : mais combien de Russes voient en lui un honnête démocrate ? Oui, les élections présidentielles sont bouclées d'avance : mais qui force les opposants à n'y aligner que des incapables ou des seconds couteaux ?

Que nous disent les élections de décembre et de mars ?


A défaut d'être pleinement fair, elles sont, hélas, vraies. Au-delà de marginales manipulations, elles représentent bien l'adhésion sans approbation dont jouit Poutine dans les sondages. Adhésion à une marche, à une image globale de la reprise en main du pays, plus qu'à une personne ou à des choix - au demeurant soigneusement brouillés par l'absence revendiquée de programme. Elles disent aussi l'orientation dominante de l'opinion autour de valeurs " réactionnaires " : identitaires, autoritaires, nationalistes. Au-delà de celui des appuis officiels du pouvoir, le succès de la " droite-de-gauche " Rodina[1] - y compris dans la jeunesse -, avec les discours nationalistes, antisémites ou homophobes de certains de ses leaders, est peut-être institutionnellement provisoire (les partis russes meurent avec les saisons), mais politiquement lourd de sens. Il traduit l'encouragement d'une large partie du pouvoir d'Etat aux valeurs " traditionnelles " ; la totale impuissance des libéraux modernistes à embrayer sur la société russe, hors d'une Moscou peu représentative ; et plus largement l'échec de la création d'une société politique à l'occidentale. En définitive, ont échoué aux législatives de décembre les partis à programme ; ont gagné les coalitions impressionnistes, ad hoc, les changeantes écuries présidentielles maquillées en partis nationaux. Vladimir Poutine aura bientôt en main son plus grand succès - être élu pour lui-même -, et son plus grand échec : l'incapacité à susciter l'envol de la société civile, de la société politique sans quoi le processus électoral n'est qu'une mécanique d'adhésion. Le fameux processus de " désignation " de l'héritier aux présidentielles (qui se prépare pour 2008 ?) traduit moins la dictature que l'impuissance de la société politique à s'organiser pour refuser le désigné…

Que prévoir de l'avenir russe ?


Poutine, plus libre, peut choisir de rester dans l'histoire russe comme l'ébauche d'un De Gaulle, ou d'un Pinochet. Une grande part de son camp le pousse vers le second modèle, mais le personnage, comme son entourage, est complexe, d'où l'incertitude. Pour identifier la direction empruntée, quelques indicateurs seront utiles.

La place de la Douma dans la prise de décision et l'avancée des réformes. Elle ne pose plus de problème politique au président : elle peut donc être instrumentalisée, ou plus respectée, selon le style de pouvoir choisi.

Le respect de la Constitution : les propositions de modification pour assurer le maintien au pouvoir du président ne sont pas encore significatives. Le "traditionaliste" Poutine leur donnera crédit ; l'"occidentaliste" les refusera.

L'attitude diplomatique russe dans la région du Caucase permettra d'évaluer la profondeur du choix " occidental " - indéniable jusqu'à présent - du président.

La sortie du combat judiciaire contre les oligarques peut sceller une simple redistribution de la rente au profit d'une nouvelle " famille ", ou donner des moyens financiers accrus à l'Etat, voire ouvrir sur une stabilité encourageant l'investissement étranger. Est en cause, la capacité de la Russie à s'éloigner d'un modèle rentier à l'algérienne…

Tout ne dépend pourtant pas du Kremlin. La stabilité des prix des matières premières énergétiques sur les marchés mondiaux est capitale pour la poursuite du redressement financier russe. A l'intérieur, aucune alternative politique ne se construira sans une révolution du côté " libéral " : discours et hommes doivent changer - l'ampleur de leur échec est la vraie chance de leur camp.

Le " modèle russe " résiste aux naïvetés. La marche, institutionnelle et psychologique, vers la démocratie sera longue. Poutine I, puis II, mettent en scène les contradictions de la Russie. Directement intéressés à la stabilisation démocratique du pays, les Européens devraient, contre une partie de son camp, tirer le judoka du bon côté. Non en lui décernant des brevets de démocratie, mais en restant fermes sur les principes (Tchétchénie, respect de la Constitution et du pluralisme), en accompagnant le redressement russe, au-delà de l'attente passive d'un désastre trop annoncé.

Dominique David


[1] "La Patrie", émanation nationaliste



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