Le Débat Stratégique Nº72 -- Février 2004

L'hégémonie américaine face au multipolarisme émergent

Par Saïda Bédar


La multiplicité et la multidimensionnalité des engagements sécuritaires américains - militaires, transnationalisation du law enforcement, normalisation juridique et éthique - donnent la mesure de l'orientation préemptive de la stratégie US de maintien de l'hégémonie face à la montée des pôles émergents dans le nouvel ordre global.

Historiquement, la préemption américaine n'est pas une configuration nouvelle, même si elle a évolué en élargissant son champs social et spatial par une projection géostratégique et une emprise normative de plus en plus globales. La doctrine stratégique de la préemption, ébauchée par l'administration Clinton et codifiée par l'administration Bush s'inscrit dans la lignée de la Doctrine Monroe formulée en 1823 et sans cesse renouvelée. Elle énonçait le refus de l'intervention étrangère dans l'hémisphère occidental autant que la volonté de préserver le droit des Etats-Unis d'intervenir. Le corollaire à la doctrine Monroe de Roosevelt précise que la prééminence des Etats-Unis passe par son rôle et devoir de " police internationale " ; le wilsonisme (le " corollaire de Wilson ") donne à la doctrine un aspect normatif, par la promotion du critère du " bon gouvernement " incitant les intérêts économiques privés à accéder à la décision aux côtés des oligarchies. Après la deuxième guerre mondiale, la dualité entre l'expansion du système libéral par l'endiguement du communisme et l'hégémonie américaine assure aux Etats-Unis une légitimité et le soutien d'un système d'alliances transatlantiques et transpacifiques et des relais dans les périphéries.

Après la fin de la guerre froide et l'émergence de pôles régionaux intégrés à la globalisation, les Etats-Unis tendent à maintenir leur position hégémonique par une "normalisation du monde" ("shaping the world")[1] et une présence sécuritaire ubiquitaire. Le contrôle des périphéries, notamment du " Grand Moyen-Orient " qui constitue une triple périphérie - de l'Europe (Méditerranée élargie à l'Afrique de l'Ouest, et Moyen-Orient), de l'Eurasie (Asie Centrale) et enfin de l'Asie (Asie du Sud-ouest délimitant le Golfe, l'Afrique de l'Est et l'Océan Indien, et Asie Centrale) - assure préemptivement un endiguement sécuritaire des pôles émergents mais aussi la normalisation/contrôle des marchés énergétiques et des voies de communication de la globalisation. Le nouvel " arc de crise " de la géostratégie américaine s'étend des Caraïbes élargies à la zone Andes du Nord-Amazonie, à la Méditerranée-Afrique, à l'Asie du Sud-Ouest et Sud-Est, ce qui constitue une sorte de " méga-périphérie " qui concentre la majorité des ressources en hydrocarbures et biosphériques mondiales, ainsi que les lignes de communications maritimes circumterrestres majeures.

La préemption est géostratégique, normative et techno-industrielle


La préemption est également une doctrine du maintien des moyens techno-industriels de l'hégémonie, cristallisée par une posture stratégique " capacitaire " qui vise à assurer la reproduction des fondements de la puissance, faisant de la base technologique industrielle et informationnelle un élément de la nouvelle " triade stratégique ". La triade stratégique (anciennement vouée à la dissuasion nucléaire : ICBM / SLBM / missiles à bord des bombardiers) est : 1) les capacités de frappes nucléaires et non nucléaires (conventionnelles, informationnelles, forces spéciales) ; 2) les systèmes de défense actifs (mobilité, dispersion, redondance, ruse, leurre, durcissement, alerte avancée) et passifs (défenses aérienne et antimissile) ; 3) l'infrastructure de réponse (la base industrielle). Il s'agit de " dissuader tout compétiteur potentiel à venir "[2] et de démontrer la supériorité "capacitaire" qui devrait "dissuader les autres pays d'initier des compétitions militaires dans le futur"[3]. L'acquisition de la supériorité techno-industrielle et informationnelle devient l'ultima ratio dans un monde globalisé où l'intensification et la complexification des relations sociales aboutit au déploiement ubiquitaire des dispositifs du contrôle. Par un élargissement social, le conflit étend son champ à de plus en plus de sphères (cf. guerre économique, guerre de l'information, guerre du sens) et selon un spectre élargi. 1er niveau = l'autocontrôle social par l'extension de l'action de la " société civile " autour de l'axe prévention des conflits, problem solving, normalisation éthique, participation citoyenne/hégémonisation libérale. 2ème niveau = les guerres de " basse intensité ". 3ème niveau = les guerres de " changement de régime " et les frappes préemptives). Par un élargissement spatial, le conflit étend le champ de l'affrontement à tous les espaces de contrôle : l'espace national, les espaces de voisinage et/ou périphériques (selon l'étendue et la forme de la projection de puissance des Etats), les espaces transnationaux des voies des échanges globaux, et les espaces de contrôle par moyens ISR de renseignement, surveillance et reconnaissance (l'espace orbital, le cyberespace, l'espace aérien, les eaux territoriales). Cette nécessité du contrôle situationnel ubiquitaire permanent plus que la nouvelle typologie des conflits dominée par la " basse intensité ", est la nouvelle rationalité techno-stratégique de la puissance dans ses effets dissuasif-défensif-préemptif. L'instrument ultime de cette puissance est d'une part la dominance informationnelle qui permet dans tous les domaines l'échange en temps réel, la connaissance situationnelle, le contrôle par l'anticipation (préemption), la dissémination des dispositifs de contrôle intelligents ; d'autre part la capacité d'intégrer les nouvelles technologies (information, nano-et biotechnologies) dans les applications militaires pour permettre la précision et la versatilité, à même d'assurer la " préclusion " des conflits (la résolution rapide, le choix de moyens réversifs et/ou la limitation des dommages). Cette capacité d'intégration, qui devrait conduire à l'horizon 2025 à la RMA (Révolution dans les affaires militaires), est aujourd'hui le monopole des Européens et Américains - résultat du développement hiérarchisé au sein de la division internationale du travail, avance qui sera maintenue malgré les effets de rattrapage des économies émergentes, si l'effort financier est soutenu et si les transferts de technologies vers les pays émergents sont sciemment limités.

La Chine, compétiteur pair du futur ?


Cependant, si la Chine, cumule son avance dans le spatial-informationnel avec des transferts de technologies avancées des Européens, elle peut combler son retard pour devenir, à long terme, le " compétiteur pair " des Etats-Unis. Elle bénéficie déjà d'un accès direct, via ses investissements, à la base techno-industrielle russe ; les Allemands et les Français ont exprimé leur souhait de voir lever l'embargo sur les transferts d'armes imposé par l'UE en 1989 après Tienanmen. Par ailleurs, l'Union Européenne a, en octobre 2003 lors du sommet sino-européen, admis la Chine dans le programme Galiléo, le système global européen de navigation par satellite. Pour la Chine, l'accès à Galiléo est une avancée dans l'accès à la puissance technologique " paire ", alors que pour l'Europe cela constitue un moyen de s'assurer l'accès privilégié à l'ensemble du marché chinois, qui une fois balisé par les standards Galiléo sera interconnecté au marché européen. Aujourd'hui un Etat (ou fédération/bloc d'Etats) ne peut accéder à la puissance globale que s'il possède les moyens (technologiques et normatifs) de contrôle continentaux, maritimes et aérospatiaux. La Chine est dans la course - du déni d'accès dans le court terme à la dominance de ses espaces de contrôle dans le long terme. Première puissance économique à court ou moyen terme selon les estimations (d'ici 2007 en parité de pouvoir d'achat selon le FMI, d'ici 2020 en évaluation au taux de change), la Chine progresse rapidement au sein de la division internationale du travail et crée une dynamique d'intégration régionale - le processus ASEAN + 1 (Asie du Sud-est + Chine) aboutira à un marché commun de plus de 1,8 milliards d'habitants d'ici 2015, alors que l'extension ASEAN + 3 (Chine, Japon, Corée), puis ASEAN + 4 (Chine, Japon, Corée, Inde) pourrait d'ici 2025 créer un marché commun de plus de 4 milliards d'habitants. Cette dynamique accorde à la Chine un pouvoir hégémonique, celui de l'agenda setter, et à terme du policy-setter.

Une partie accessible de la littérature stratégique chinoise[4] montre que la Chine inscrit sa stratégie de puissance dans un schéma d'adéquation permanente aux évolutions sociales globales par des ajustements combinatoires des sous-systèmes stratégiques différenciés - militaires, économiques, politiques, idéologiques, civils et militaires, publics et privés, intergouvernementaux et track-two - avec pour objectif la préservation de la supériorité dans la " situation d'ensemble stratégique ". La modernisation des structures de défense et de la base techno-indutrielle a été intégrée dans la stratégie de développement économique accéléré adopté par les dirigeants chinois dans les années 1980. En mars 1986 un programme de développement scientifique et technologique duel lance des projets dans les domaines avancés (technologies de l'information, biotechnologies, lasers, nouveaux matériaux, microélectronique, numérisation de la production, nucléaire, aéronautique, spatial). La réforme de 1997 tend à supprimer les moyens de l'autofinancement des forces armées, à rationaliser les structures de forces par la réduction à un niveau de 2,5 millions de soldats (4 millions dans les années 1980) et la modernisation des équipements - effort budgétaire et effort de rattrapage technologique en exploitant les contre-mesures (contre-mesures électroniques, guerre de l'information, armes antisatellite, etc.). Le budget de la défense, estimé entre 67 et 87 milliards de $ par an, est le deuxième budget mondial après celui des Etats-Unis. Selon le dernier rapport Grimmett (Conventional Arms Transfers to Developing Nations, 2003) la Chine a été le premier acheteur des nations en développement entre 1995 et 2002 (17,8 milliards $ d'accords d'achat d'équipements sur un total nations en développement de 156,3 milliards $, soit 11,4 %, la part de la Chine du total mondial étant de 6,7 %).

Les Etats-Unis et l'Asie-Pacifique : l'émergence du nouveau " centre " de l'ordre globalisé ?


L'émergence (la réémergence) de l'Asie, en parallèle à l'émergence/reproduction d'autres pôles de puissance - Europe, Eurasie, voire Amérique du Sud autour du Brésil - constitue une " grande transformation " sociale globale, l'émergence économique impliquant à terme une emprise politique et normative sur " l'agenda mondial ", et culturellement une diminution de l'hégémonisation de la culture occidentale qui a accompagné ces derniers siècles le processus d'extension du mode de production et socialisation capitaliste. Le glissement du centre du système-monde capitaliste vers l'Asie-Pacifique entraîne des bouleversements géostratégiques, certes surdéterminés par les rapports d'interdépendance, mais marqués par une course aux capacités de puissance et d'influence technologiques, informationnelles et normatives.

Face à la doctrine américaine de la préemption comme une stratégie offensive de maintien de la position hégémonique, les stratégies des acteurs-puissances émergents vont s'inscrire dans le schéma du multipolarisme, à la recherche d'un nouvel équilibre face aux défis de la complexification des relations sociospatiales globales.

Saïda Bédar


[1] Rappel : Le " shaping " renvoie à l'harmonisation des pratiques et des normes internationales sur le modèle américain - des systèmes économiques et informationnels, éthico-juridiques et militaires, par le biais des relations bi- et multilatérales et des positions de puissance dans les OIG, ONG, le rôle des multinationales, et les relations militaires-à-militaires pour l'interopérabilité des systèmes d'alliances/coalitions.

[2] The National Security of the United States of America, President of the United States, September 2002, p. 29.

[3] The Annual Report to the President and the Congress, Department of Defense, August 2002, p. 18

[4] Diffusée sur les sites officiels chinois, ou traduite et synthétisée par les think tanks, les universités, et les instituts de défense US, voir notamment :
- le dernier Livre blanc 2002 White Paper, http://www.china-un.org/eng/39095.html
- des extraits de deux ouvrages de référence pour les cadres civils et militaires le Zhanlüe Xue (la science de la stratégie militaire) et le Zhanyi Xue ( la science de l'art opérationnel) publiés par l'Université de défense nationale de l'APL en 1999 et 2000, qui exposent la multidimentionnalité et le multifocalisme des stratégies combinatoires rééquilibrant sans cesse la dualité effets/buts, et la centralité de la " situation d'ensemble stratégique ", http://www.people.fas.harvard.edu/~johnston/GOV2882.html
- Unrestricted Warfare, des colonels Qiao Liang et Wang Xiangsui, (1999) une étude conceptuelle sur l'envahissement de la guerre dans l'ensemble des champs sociaux et sur la pensée de l'asymétrie, qui, permettant d'envisager de la combinaison de tous les facteurs de puissance sans restriction d'aucune sorte, est comprise comme un effort méthodologique d'adaptation au nouvel ordre global. http://www.terrorism.com/documents/unrestricted.pdf



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