Le Débat Stratégique Nº73 -- Mars 2004

Globalisation et barbarisation de la guerre israélo-palestinienne

Par Alain Joxe


Avant d'intervenir en interposition, seule tâche expéditionnaire autonome qu'il nous convient d'envisager en Europe, il faudrait toujours se demander quelles sont les causes générales et qui a la responsabilité stratégique d'un déchaînement de violence et de la spirale de l'intéraction entre deux communautés disjointes et pourtant nécessairement au contact. Eviter le renvoi dos à dos cher aux bureaucraties ou aux praticiens de l'humanitaire qui évitent de penser politique. Ce qu'on n'a pas su faire en Bosnie et au Rwanda.

Pourquoi les Serbes et les Croates et les Bosniaques, pourquoi les Russes et les Tchétchènes ? Haines ancestrales paysannes et tribales ? Manipulations impériales ? Emprises criminelles maffieuses ? Fascismes diversement originaux, religieux ou laïcs ? Réponse : les causes et responsabilités sont toujours spécifiques, du fait de la globalisation, cela ne veut plus dire " uniquement locales ".

Responsabilité des Etats-Unis


Dans le cas Israïl-Palestine, la responsabilité de cette impasse absolue est à chercher du côté des Etats-Unis. Il n'y a pas de " crise identitaire " de type yougoslave ni du côté israélien ni du côté palestinien. La guerre est depuis longtemps gagnée par les Israéliens, mais ils ne savent pas comment faire la paix car ils veulent être encore plus vainqueurs. Ils veulent que les Palestiniens se " rendent à merci ", sans voir plus loin, sans projet d'avenir avec le monde arabe environnant.

Les Etats-Unis qui maintiennent à bout de bras, par sympathie stratégique pionnière, un Israël hors la loi, refusant toutes les résolutions de l'ONU. Israël jouit d'une d'impunité exceptionnelle : car c'est un morceau de l'empire global surpuissant, directement au contact avec une micro-communauté locale, chassée, expulsée, massacrée " comme des sauvages indiens ".

La protection d'Israël compromise


La défense d'Israël est aussi celle d'un peuple descendant des victimes de la Shoah et qui, à ce titre, fait valoir certains droits à protection. Ce droit à protection, personne ne lui refuse dans les frontières définies par l'ONU avec la résolution 181, 194 et la suite.

Mais il s'est métamorphosé en un " droit de conquérir " tout le territoire palestinien, sous pression du sionisme extrêmiste offensif, tendance dite naguère " révisionniste " (voir la citation de Hanna Ahrendt).

Hanna Arendt contre le sionisme "révisionniste"


Le nationalisme est déjà néfaste quand il se fonde sur la force pure et simple de la nation. Un nationalisme qui dépend ouvertement de la puissance d'une nation étrangère (les Etats-Unis) est évidemment pire.

Le transfert de tous les Arabes, qui est publiquement demandé (par les (sionistes " révisionnistes ") ne modifierait pas une situation dans laquelle les juifs doivent soit rechercher la protection d'une puissance extérieure contre leurs voisins, soit établir avec eux un modus vivendi.

Hanna ARENDT, "Zionism reconsidered" in (The Menorah Journal, automne 1945, vol. XXXIII n°2).


Les Israéliens, dans cette offensive pionnière extrêmiste, perdent leur âme, les Palestiniens perdent leurs corps et leur espace. Tous deux deviennent les instruments et les victimes d'une obstination globale typiquement américaine. Elle pousse les Israéliens à des actes comparables à ceux dont leurs ascendants ont souffert des nazis : expulsions, regroupements, massacres d'enfants lanceurs de pierres, assassinats ciblés de résistants, enfermement des opprimés dans des ghettos bombardables. Rappelons nous : le ghetto de Varsovie fut entouré d'un mur aussi pour éviter que les polonais en voyant leur sort prennent pitié d'eux.

Ce n'est pas tant la quantité des morts que la qualité des victimes de l'offensive israélienne qui compte dans l'opinion et qui commence à se retourner contre le gouvernement Sharon.

Ce gouvernement peut en effet profiter indéfiniment du fait que les Palestiniens ne peuvent pas se défendre en menant une véritable guerre de libération, militaire et légitime ; avec quelques fusées antichars et antihélicoptères en ne visant que l'armée d'occupation, ils pourraient renverser le rapport des forces et renforcer le camp de la négociation politique. Mais sans frontière avec le monde extérieur, ils sont désarmés.

La guerre est terroriste des deux côtés, mais reste totalement dissymétrique. L'offensive d'Israël, grâce à l'appui américain, peut se poursuivre jusqu'au bout, en assassinant tous les négociateurs possibles, de Cheikh Yassine à Arafat. Elle ne mène pas à la négociation car elle ne vise pas la paix mais la création par refoulement d'une structure d'apartheid définitive.

L'intérêt européen diverge de l'américain


La perte de légitimité d'Israël peut devenir irréversible si l'Europe ne s'en mêle pas. Les derniers asassinats de responsables du Hamas sont des provocations américaines qui enfoncent un peu plus Israël dans l'impasse. L'Union Européenne prend ses distances avec ces actes qu'elle qualifie officiellement de hors la loi. Peut-être s'émeut-elle moins par vertu humanitaire que par une perception aiguë de ses intérêts sécuritaires à l'échelle méditerranéenne.

Malgré la politesse qui prévaut encore à l'égard de l'Empire du chaos, il n'est guère possible aujourd'hui de prendre au sérieux la " feuille de route ". Même l'évacuation totale de Gaza vise à obtenir " en compensation " le refoulement au-delà du Mur et l'enfermement dans les trois bantoustans disjoints balisés par des colonies " annexées " en Cisjordanie. Ou bien Sharon se moque de l'opinion israélienne, en lui mentant, ou bien il se moque de la diplomatie internationale. L'annexion unilatérale est toujours un casus belli. Ce ne sera pas sur ces bases que pourra se construire un système pacifié de voisinage. L'UE ferait mieux de renoncer au mythe de la feuille de route ou de définir le changement de politique, qui concernera le prochain président. L'Administration Bush à la fois affaiblie militairement et conservant son arrogance stratégique, donne un spectacle incohérent et inquiétant.

L'intérêt des Etats-Unis à maintenir cette guerre en haleine est de maintenir, en Palestine un principe global de " territorialité pionnière" et un exercice de style permettant de paufiner la " guerre de banlieue " électronique et l'état d'exception permanent qu'on réserve aux grandes cités du Sud. Mais c'est jeter de l'huile sur le feu du Grand Moyen-Orient en ébullition autour de l'Irak. Cet exercice ne s'impose que du fait de l'annexion ou de l'alliance inconditionnelle d'Israël à l'empire global. C'est cette alliance doublement contraignante pour les Etats-Unis et pour Israël dont Hanna Ahrendt prévoyait dès 1945 qu'elle rendait la paix impossible. L'Europe a mieux à proposer que les Etats-Unis pour transformer la Méditerranée en zone de paix et de progrès. Elle peut faire pression, intervenir, s'interposer pour sauver à la fois les Palestiniens et les Israéliens d'une forme suicidaire et ethnocidaire atroce de militarisation et de haine intercommunautaire. En France, en outre, cette polariation rétrograde menace l'existence de la République et la coexistence civique au sein de notre melting pot.

Alain Joxe




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