Le Débat Stratégique Nº73 -- Mars 2004
Faut-il à tout prix prolonger le service du soldat OTAN ?
Par Charles Cordonnier
Dès la fin de l'URSS, la question de l'avenir de l'OTAN s'est posée. Pourquoi maintenir une organisation dont la raison d'être exclusive était de protéger l'Europe occidentale contre une menace désormais écartée ?
L'Alliance a d'abord cherché à se pérenniser en développant sa fonction politique d'instrument du dialogue de sécurité entre tous les Etats de l'espace euro-atlantique. Puis sont intervenus les conflits yougoslaves que l'Europe d'alors a été incapable de gérer seule. L'OTAN, devenue la seule organisation multinationale effective sur le continent européen s'est mise au service des puissances occidentales, en coopération avec la Russie et d'autres pays pour assurer la gestion militaire de la crise de Bosnie-Herzégovine puis du Kosovo.
A cette étape, l'OTAN avait sauvegardé son existence mais pas enrayé son déclin. Le concept stratégique de Washington, en 1999, attribuait à l'OTAN trois fonctions : la défense collective de ses membres contre l'hypothétique résurgence d'une menace majeure en Europe, la gestion des crises dans l'espace euro-atlantique et le dialogue transatlantique sur les questions de sécurité.
Mais, dès la situation du Kosovo stabilisée, la gestion des crises en Europe n'exigeait plus d'implication américaine forte. Le rôle militaire de l'OTAN se réduisait au maintien de forces de stabilisation sur le territoire de l'ancienne Yougoslavie. Le volume de ces forces devait être progressivement réduit. La constitution par l'Union européenne, à partir de 1999, de capacités militaires propres devait lui permettre de prendre le relais de l'OTAN, d'abord en Macédoine, ensuite en Bosnie-Herzégovine et à terme au Kosovo.
Dès lors, des trois fonctions, seule celle du dialogue politique transatlantique et, plus largement, euro-atlantique restait fondamentale. Il était envisageable, dans ces conditions, de verser le soldat OTAN dans la réserve et de le relever, pour des missions de stabilisation militaire en Europe, par un soldat européen.
L'élargissement d'un rôle
Les attentats du 11 septembre et le déclenchement de " la guerre globale contre le terrorisme " changeront à nouveau la donne. Le soldat OTAN reçoit une nouvelle feuille de route, cette fois bien au-delà de l'Europe, jusqu'à Kaboul. Dans un premier temps les Etats-Unis ont décliné l'offre d'assistance militaire que leur faisaient leurs alliés, prêts à mettre en œuvre, pour la première fois, la clause de défense collective du Traité. Ils ne voulaient pas se soumettre au contrôle politique du Conseil de l'Atlantique Nord. Après le Kosovo, ils ne voulaient plus de " guerre conduite par des comités ". Mais ils se sont vite rendu compte des avantages politiques et militaires de l'OTAN et de ses structures intégrées. En termes politiques, l'Alliance donne aux actions, dirigées par les Etats-Unis, un surcroît de légitimité. En termes militaires, l'OTAN leur assure une réserve de forces dont ils pourraient aujourd'hui difficilement se passer. Les seules opérations d'Irak mobilisent près de la moitié des effectifs combattants de l'armée de terre américaine. Sans aide extérieure, les Etats-Unis ne peuvent envisager de conduire de nouvelles opérations de grande ampleur parallèlement à celles d'Irak et d'Afghanistan.
Ils ont donc demandé à l'OTAN d'étendre le champ d'action des forces alliées à l'ensemble du globe, en s'affranchissant des limites agréées à Washington en 1999 ; donner à l'organisation la mission quasi-exclusive de planifier et de conduire des opérations lointaines de gestion militaire des crises, et de mettre sur pied une force de réaction commune de 21 000 hommes, constituée pour l'essentiel de contingents non-américains, pour participer à ces opérations. Ces décisions, entérinées au sommet de Prague de novembre 2002, constituent la base de la " transformation de l'OTAN ".
Le soldat OTAN est de retour
En pratique, l' OTAN assure actuellement le commandement de la force de l'ONU en Afghanistan où les armées alliées ont déployé plusieurs milliers d'hommes. Elle accorde un " soutien technique " à la Pologne pour lui permettre d'exercer le commandement de la " division multinationale Centre Sud " en Irak. Elle conduit des opérations navales de contrôle des transports maritimes dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Une participation directe de l'OTAN au maintien de la sécurité en Irak après le rétablissement d'une forme de souveraineté irakienne et dans le cadre d'un mandat de l'ONU est de plus en plus envisagée.
Pourquoi les Européens acceptent-ils ainsi, sans véritables garanties politiques, d'être entraînés dans des opérations dont les finalités et, pour une large part, les modalités dont déterminées sans eux à Washington ? Comme l'a montré leur réaction aux attentats de Madrid, ils ont une approche radicalement différente de la lutte contre le terrorisme. Lorsqu'il les atteint, ils ne le combattent pas par l'action militaire extérieure ou en déclenchant des attaques préventives, mais ont recours aux instruments policiers, judiciaires et politiques.
L'attitude, jusqu'à présent divergente, des pays d'Europe centrale et orientale explique des réflexes de peur de la Russie, de ressentiment envers l'Allemagne, de défiance à l'égard de la France. Veulent-ils prouver qu'ils représentent pour les intérêts américains un " actif stratégique " et se prémunir d'un désengagement des Etats-Unis ? Une majorité d'entre eux juge la politique européenne de sécurité et de défense valable que des missions de maintien de la paix ou la gestion de crises de basse intensité.
Mais pour les Américains, de toute manière, la " transformation de l'OTAN " ne représente pas seulement un appui dans la " la guerre globale contre le terrorisme ". Elle contrecarre la dynamique d'affirmation stratégique autonome inhérente à la politique européenne de sécurité et de défense. Tous les efforts politiques et budgétaires des pays européens en matière de défense risquent d'être tournés vers l'intégration de leurs forces selon les orientations concrétisées par le nouveau commandement stratégique " transformation " de l'organisation militaire intégrée. Il leur sera plus difficile de définir une politique militaire répondant mieux à leurs intérêts spécifiques de sécurité.
Le choix de la France de se lancer dans la " transformation de l'OTAN " est, dans ces conditions, surprenant. Elle souhaite devenir un des contributeurs principaux de la force de réaction de l'OTAN. Elle vient d'obtenir l'intégration d'une centaine d'officiers dont deux officiers généraux dans les nouvelles structures de commandement de l'OTAN.
Pourtant, le soldat OTAN (quand il n'est pas américain ou britannique) ne brille pas par sa détermination. Il gardait la sagesse du brave soldat Schweik. La récente évolution vers la guerre civile renforce la tendance. Les Européens ne sont pas durablement disposés à mener des guerres qui ne sont ni les leurs, ni légitimes, ni efficaces. Le retrait de l'Espagne en Irak n'en est que le premier signe.
Lors des récentes émeutes l'OTAN vient de faire au Kosovo la preuve d'une faiblesse et d'une inefficacité inexcusables. Seuls les commandements nationaux ont réagi devant l'émeute. La démonstration a été faite qu'il n'y a pas de stabilisation militaire durable sans un projet politique clair et une chaîne de commandement efficace. Dans les Balkans, où la sécurité de l'Europe est concernée au premier chef, l'initiative de ce projet et de sa garantie militaire doit pouvoir être prise par les Européens eux-mêmes.
En Afghanistan, les candidatures européennes sont rares pour former les " équipes provinciales de reconstruction " destinées à permettre au gouvernement afghan d'étendre son autorité au delà de Kaboul. La poursuite d'opérations antiterroristes de grande ampleur, mobilisant de l'ordre de 12000 hommes sous commandement américain, est difficilement compatible avec une présence militaire de maintien de la paix. La simple fourniture d'hélicoptères de l'OTAN à la force de l'ONU montre les réticences : outre l'Allemagne, seuls les Pays-Bas et la Turquie ont accepté de mettre des appareils à la disposition de cette force ; mais, comme ils ne veulent pas payer leur transport, les appareils n'arrivent pas. Le processus de reconstruction civile de l'Afghanistan est mal engagé. Les pays européens accepteront-ils de payer le coût financier et humain du renforcement ou même du maintien de leur présence militaire dans le cadre de l'OTAN ?
En Irak, l'issue politique est plus que jamais compromise. Même si l'intervention de l'OTAN est demandée par un gouvernement irakien à peu près légitime et indépendant, avec l'aval de l'ONU, des combats sont inévitables. Les Européens sont-ils prêts à intervenir dans une guerre civile ?
La France doit maintenir la priorité qu'elle a jusqu'à présent donnée à la constitution d'une capacité militaire européenne mieux adaptée à la défense des intérêts européens, que l'Union européenne pourrait mettre en œuvre selon trois modalités : au sein de l'OTAN, avec l'appui de l'OTAN mais aussi, si nécessaire, de manière pleinement autonome.
Charles Cordonnier
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