Le Débat Stratégique Nº74 -- Mai 2004

Administration Bush : trois défaites pour une élection

Par John Mason


La bataille des images


Les images de mercenaires américains morts à Falloujah ont plus marqué que les 800 soldats morts, mais invisibles. La résistance sunnite a fait perdre la bataille des photos. Puis vinrent les premières images des cercueils et des jeunes femmes en uniforme aux postures dominatrices d’Abou Ghraib. Incapables de maîtriser le flux d’informations et d’images, la guerre de l’information est un échec aux effets internes et externes. Le sentiment d’un déshonneur dans les armées se répand, tout comme l’impact sur des électeurs protestants qui ne peuvent plus croire que les EU sont toujours « bons ».

Le deuxième aspect est le contact entre un système de justice militaire institutionnalisé et le réseau de prisons secrètes et de prisonniers « fantômes » aux Etats-Unis même, où les règles élémentaires de protection des détenus sont abandonnées. La tentative Rumsfeld de faire porter le chapeau à six réservistes ne marche pas. Le « goulag » à l’américaine, ou du moins l’importance de son univers carcéral (qui contribue avec plus des deux millions de détenus à diminuer les chiffres du chômage) apparaît. Les fuites se multiplient concernant les doctrines d'utilisation de la torture qui déchargent leurs auteurs de poursuite judiciaire.

Va suivre une démarche politique: d’abord les révélations, puis des enquêtes parlementaires, et finalement des procès criminels qui viseront les plus hauts responsables, militaires et civils. Ce combat institutionnel autour de l’application de la convention de Genève et le statut des prisonniers va durer longtemps.

A cette défaite s’ajoute à l’effondrement des arguments de guerre : les ADM, la complicité de S. Hussein dans le 11 septembre et ses liens avec Al-Qaida. Les Américains ne peuvent plus croire que l’invasion de l’Irak était une riposte justifiée par la légitime défense. Enfin, le principal informateur et relais politique de l’équipe de sécurité nationale de Washington, M. Chalabi de l’INC (soupçonné d’être un agent de Téhéran !) est écarté pour corruption. En dépit des rapports optimistes de l’Autorité d’occupation l’Ambassadeur Bremer est engagé dans une course contre la montre pour à mettre en place un gouvernement souverain face à l’éclatement d’une guerre civile sectaire.

Défaite institutionnelle


Le président et la fraction néo-conservatrice doivent faire face à un processus d’enquête sur le long terme. Lors de l’ouverture des séances de la Commission parlementaire du 11-09-01, en mars, le président fit d’abord un sketch devant la presse nationale, fouillant placards et poubelles à la recherche des ADMs errantes de Saddam, avouant d’avoir égaré son casus belli avec l’Irak, après que son Inspecteur officiel, David Kay, eu déclaré au Congrès qu’on ne trouverait jamais les armes de Saddam. Cette soi-disant blague s’est retournée car elle coïncida avec les accusations faites le même 24 mars, par son ex-coordinateur antiterroriste, Clarke [1].

Il accuse l’Administration Bush de ne pas avoir tenu compte de la menace posée par une attaque d’Al Quaïda durant l’été de 2001 après que M. Tenet, le Directeur des la CIA, eut tenté en vain de la mettre en garde. Il confirme l’accusation faite par l’ancien secrétaire du ministère de finances, M. Paul O’Neil, que le projet d’un changement de régime en l’Irak était programmé par Bush en février 2001. Fixée sur l’Irak, l’Administration n’était plus apte à entendre les avertissements vis-à-vis d’Al Quaïda, ni prête à mener la guerre contre Ben Laden après sa victoire en Afghanistan. Il a confirmé que dès le 12 septembre Bush lui a demandé de privilégier la piste irakienne dans la responsabilité des commandos à New York et a refusé d’accepter qu’il y ait une absence de preuves de l’implication de l’Irak. Enfin, Clarke a demandé aux familles des victimes du 11-09 qu’elles l’excusent, avouant que son gouvernement et lui-même les ont mal servi et ont échoué dans leur devoir de défendre la nation. Il a ainsi crédibilisé un témoignage qui aurait pu passer pour un règlement de comptes d’ancien officier déçu et a ouvert un procès institutionnel dont les conséquences juridiques seront aussi inéluctables que durables.

La crise des manipulations


L'entourage de Bush dans la crise en Irak a joué un rôle central. M. Bush ne parle qu’avec une fraction minoritaire et hyper-radicale de la classe dirigeante. Il fait sa guerre contre le gré de la majorité de l’establishment de politique étrangère, des conseils des armées et du département d’Etat. Le principe de base de cette administration est : « n’avoue jamais d’erreur ». Le départ de M. Rumsfeld, visé à la fois par les députés démocrates et républicains, les ONG et les officiers de l’armée de terre, ouvrirait la porte à celui de ses sous-secrétaires tels Wolfowitz [numéro 2 du Pentagone, Douglas Feith [chargé de la politique de défense, Stephen Cambone [chargé du renseignement], et toucherait le vice-président, Cheney.

Par ailleurs, il y a une réaction dans les armées, et surtout dans l’Army. Les échecs font remonter les analyses qui avaient prévu les difficultés militaires et financières et qu’on a fait taire ou écarté. Les généraux à la retraite mènent une contre-campagne (Zinni). Or l’armée est la seule institution à laquelle les électeurs font vraiment confiance. La CIA, sachant que la politique de Rumsfeld met en difficulté le système tout entier, tente de s’écarter en sacrifiant Tenet.

Bush, se déclare prêt à renforcer la présence militaire américaine de quelque 30 000 hommes, dont une 12 000 retirés de Corée du Sud. Mais cela est insuffisant. Les EU entrent donc sans disposition légale dans une conscription de fait : des engagés pour un temps déterminé ne peuvent plus quitter leur poste. L’armée de métier redevient une armée de conscription, notamment parce que les fonds pour recruter 60.000 mercenaires n’existent pas.

En revanche, les troupes anglo-américaines chercheront à se protéger de tout procès. On renforce la légitimité de la présence américaine (la dernière résolution de l’ONU ne les qualifie plus d’occupants) en lui donnant un statut extra-territorial où elle ne sera pas asujettie à la loi irakienne. L’occupation devient la source principale de l’instabilité. Seule l’annonce d’une date fixe pour le repli final pourrait convaincre les Irakiens que leur avenir sera vraiment de leur responsabilité. Il n’en est pas question.

Notre prochain article [2] analysera les conséquences électorales de ce qu’on peut déjà nommer les 3 D : Déception, Deficit, Défaite.

John Mason


[1] R. Clarke : « Contre tous les ennemis », Albin Michel, 2004

[2] Débat Stratégique, juillet 2004


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