Le Débat Stratégique Nº74 -- Mai 2004

Sécurité : le Canada prend le virage du continentalisme

Par Yves Bélanger


Le Canada s’était associé en 2003 au front du refus de la guerre en Irak. Cette politique est-elle toujours actuelle ? Le gouvernement fédéral dirigé depuis février 2004 par Paul Martin laisse perplexes ceux qui croyaient que la volonté de marquer la différence canadienne allait s’imprimer dans la triade politique (étrangère, défense, sécuritaire). Le « recul » se manifeste sur tous les fronts et préoccupant dans la défense et la sécurité.

Le champ de la défense>


L’heure est à l’intégration continentale avec les E.U. Après la signature de nouveaux accords de coopération à la suite des attaques du 11 septembre 2001, l’armée canadienne privilégie une interopérabilité plus poussée. La notion n’avait de véritable sens que dans le domaine aérospatial afin de satisfaire aux obligations du NORAD (North American Aerospace Defense)[1]. Elle prend corps au sein des forces terrestres et navales, contribuant à une démarche d’unification plus étendue. Le ministère de la Défense nationale (MDN) a opté pour un renouvellement de son équipement terrestre (véhicules utilitaires, canons mobiles, etc.) susceptible de bouleverser l’industrie de défense pour l’intégrer au complexe industriel militaire américain. Sur un plan opérationnel, l’administration ouvre de nombreuses portes aux interventions américaines en territoire canadien, notamment dans la défense côtière et en zone frontalière. Ces décisions sont justifiées par le coût qu’entraînerait le déploiement de capacités canadiennes suffisantes pour rassurer les Américains. Ce pragmatisme s’accompagne d’une communauté de pensée de plus en plus manifeste sur le plan politique [2]. La lecture canadienne des nouvelles menaces qui planent sur le monde ressemble à celle que Washington diffuse depuis 2001. Les fondements idéologiques et doctrinaires sont moins affirmés, mais les principes directeurs se confondent [3].

Sur le dossier du bouclier de défense antimissile (BDA), Ottawa s’apprête à donner son appui à ce programme controversé. L’impact éventuel du BDA sur l’arsenalisation de l’espace, sujet auquel le pays s’oppose depuis plus de trente ans, suscite toutefois quelques hésitations. Mais la modernisation requise des installations radars déployés sur le territoire canadien est en cours. Les entreprises canadiennes sont soutenues par les pouvoirs publics en vue de garantir un « contenu canadien » au programme. Diverses idées ont été avancées en vue de résoudre le malaise politique, comme celle d’une campagne pour promouvoir un traité international sur la militarisation de l’espace. Il est aussi proposé de moduler la participation canadienne de manière à éviter l’implantation de pièces d’équipement indésirables en terre canadienne. Mais Washington, qui n’a aucun besoin du Canada pour mener son plan à terme, n’acceptera pas de demi-mesures. Déjà, en s’appuyant sur des dispositifs déployés en mer, le BDA a mené à une entente visant à permettre aux navires américains de patrouiller en eaux canadiennes 4, où le Canada s’acharne depuis des décennies à affirmer sa souveraineté. S’il est admissible de céder au plan maritime, comment s'affirmer dans le domaine spatial ?

La sécurité civile


L’administration Martin vient de publier la première analyse politique de l’histoire du pays 5. En introduction, le premier ministre y précise que, pour conjurer les menaces 6, il devient impératif d’adopter une approche coordonnée avec les partenaires clés, incluant les alliés (lire ici les Américains). Dans un pays qui se démarque par le caractère décentralisé de son administration, l’objectif de créer un système de sécurité intégré soulève plusieurs questions, notamment en matière de responsabilités des provinces, fort nombreuses dans le champ sécuritaire. Parmi les six priorités retenues, au moins trois (les services d’urgence, les transports et la santé publique) relèvent en principe des gouvernements provinciaux. Les trois autres (renseignement, frontières et sécurité internationale) sont plus clairement de responsabilité fédérale.

L’économie générale du dossier repose sur la coordination et le partage de priorités communes, un objectif qui ne peut trouver de sens au Canada qu’à travers l’intérêt de développer des relations économiques harmonieuses avec les Etats-Unis. 86 % des exportations canadiennes (représentant 34 % du PIB) sont acheminées vers les EU et les efforts déployés en vue de rassurer les Américains et d’assurer la fluidité des frontières sont des enjeux cruciaux. Perçu par l’opinion publique américaine comme un partenaire peu dévoué dans le domaine de la sécurité, le gouvernement veut convaincre qu’il n’était pas une source de menace pour son allié. Une large panoplie de mesures est prévue. Suite à la création d’un ministère de la Sécurité publique et de la protection civile, comparable au ministère français de l’Intérieur ou au Department of Homeland Security américain, une nouvelle Loi sur la protection civile ouvre la porte à des collaborations multiples avec les autorités américaines. La structure et les missions retenues par le Canada copient celles des Etats-Unis. Le pays sera doté de ressources additionnelles en renseignement ; disposera d’un Centre d’évaluation des menaces, se dotera d’un Conseil consultatif sur la sécurité nationale et de comités parlementaires. Même l’orientation retenue en matière de santé est d’inspiration américaine et se concentre sur la lutte contre les attaques bactériologiques, chimiques et nucléaires, des enjeux qui n’ont jamais capté l’intérêt national à ce jour. Il est prévu d’assurer une patrouille plus performante dans les eaux nationales 7 et un contrôle plus efficace des transits de conteneurs dans les ports canadiens. Le gouvernement fédéral s’apprête à inclure des données biométriques sur les passeports et a un discours ambigu sur l’immigration. La logique de Washington s’imprime sur la politique canadienne, ouvrant la voie à une intégration plus poussée et accentuant les risques pour le Canada d’être contaminé par l’isolationnisme américain.

Une politique continentalisée


Les brumes de la guerre mondialiste menée par Washington pousse le Canada vers une politique plus sensible aux préoccupations d’outre-Atlantique. Le pays n’en serait pas à sa première erreur de jugement. En 1987, l’année même de la signature des accords sur le démantèlement des armes nucléaires à moyenne portée, un Livre blanc sur la défense appelait à une mobilisation musclée à l’endroit de l’ex-URSS. Deux ans plus tard le mur de Berlin s’effondrait, en même temps que les plans canadiens. Au mieux le gouvernement est apparu comme un épouvantail agité par Washington, au pire incapable de lire le monde au sein duquel il évolue. En reproduisant la politique sécuritaire américaine l’administration canadienne risque à nouveau d’apparaître comme le pantin des Américains ou un gouvernement insuffisamment outillé pour comprendre et interagir au sein de la communauté internationale en fonction des valeurs mondialistes et pacifistes que les Canadiens prétendent défendre.

Yves Bélanger
UQAM


[1] Le gouvernement canadien s'est placé, il y a plusieurs décennies, sous le parapluie nucléaire américain.

[2] Chef d’Etat-major, « Façonner l’avenir de la défense canadienne : une stratégie pour l’an 2020 », 1999.

[3] Gouvernement du Canada, « Protéger une société ouverte : la politique canadienne de sécurité nationale », Ottawa, 2004.

[4] Ernie Regehr, « Canada and Ballistic Missile Defence, Simons Center for Peace and Disarmament Studies », Liu Institute for Global Issues, décembre 2003.

[5] ibid. note 3

[6] Où figure le terrorisme, dont l’extrémisme religieux et les mouvements sécessionnistes violents, la prolifération des armes de destruction massive, les Etats déliquescents, l’espionnage étranger, les catastrophes naturelles, la vulnérabilité des infrastructures essentielles, le crime organisé et les pandémies.

[7] A l’invitation du Comité sénatorial sur la sécurité nationale et la défense (cf. CSSND, Les plus longues frontières mal défendues au monde, 2003).

[8] Ministère de la Défense nationale, Rapport sur les plans et priorités, Ottawa, 2002.



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