Le Débat Stratégique Nº74 -- Mai 2004

Terrorisme, élections et politique étrangère

Par Clara Portela


L’idée que la politique internationale n’est pas électoralement décisive mais qu’elle peut conduire à l’échec était générale outre-atlantique. On entend souvent aux États-Unis la formule « foreign policy does not win elections, but it can loose them ». Les attentats perpétrés par Al-Qaida à Madrid le 11 mars et la crise électorale qui les a suivis démontrent que ce propos est valable en Europe. La politique étrangère est devenue capable de faire les votes d’une partie importante des électeurs.

A l’abri de dispositions constitutionnelles permettant au gouvernement de mener une action extérieure sous un contrôle parlementaire presque inexistant et profitant d’un faible débat national sur la sécurité, les gouvernements espagnols ont traditionnellement bénéficié d’une ample liberté dans la prise de décisions dans ce domaine. Depuis quelques années, M. Aznar proposait d’accroître le rôle extérieur de l’Espagne affirmant que ce pays se trouvait dans un moment propice pour augmenter son poids politique sur la scène internationale. Ce qui restait moins clair est comment elle devait (ou pouvait) le faire.

« Niche diplomacy »


L’opportunité est arrivée lorsque les EU ont rendu publique leur intention d’attaquer l’Irak au début de 2002. La stratégie adoptée par l’Espagne peut être décrite par le terme niche diplomacy ou diplomatie des pouvoirs moyens. Elle définit la politique de sécurité traditionnellement suivie par exemple par le Canada ou l’Australie. Elle consiste à conduire une politique aussi proche que possible de celle du pouvoir hégémonique – les États-Unis – et à s’y opposer seulement en cas de décisions qui revêtent un fort intérêt national. On gagne en poids politique en suivant le leader, mais aussi lorsqu'on décide autrement, précisément parce qu’on ne le fait qu’exceptionnellement. En soutenant l’opération militaire en Irak, le gouvernement espagnol tentait d’adhérer au principe de la niche diplomacy. En retour, il s’attendait aux futurs bénéfices d’être considéré par les EU comme un allié proche. En étant photographié à plusieurs reprises serrant la main de Bush, M. Aznar avait cru augmenter la visibilité internationale de l’Espagne, ainsi que la sienne.

Le rejet


La niche diplomacy ne pouvait pas fonctionner pour l’Espagne. Cela s’explique par trois facteurs : les différences structurelles entre l’Espagne et les pays qui pratiquent cette forme de politique extérieure ; les effets adverses de l’intervention militaire comme outil de lutte contre le terrorisme ; et surtout, l’absence de soutien démocratique.

Le Canada et l’Australie, au-delà des liens culturels qui les unissent au pouvoir hégémonique, sont des pays géographiquement isolés. Cela leur offre une marge de choix dans leur politique extérieure. En revanche, l’Espagne se trouve dans un contexte géopolitique qui l’oblige à composer avec ses partenaires européens, comme avec ses voisins arabes. Sa politique étrangère est plus compliquée que dans le cas des « pouvoirs moyens » traditionnels.

Ensuite, si l’invasion militaire de l’Irak faisait partie de la stratégie états-unienne pour combattre le terrorisme, son efficacité reste douteuse. Elle entraîne des effets contraires : le risque d’exacerber la menace terroriste et d’exposer les alliés participant à l’offensive. Le public espagnol le savait. Le soutien à la guerre d’Irak marquait une rupture dans la politique étrangère de l’Espagne, pour laquelle il a toujours été primordial de maintenir de bons rapports avec les pays arabes. Cette priorité l’a menée jusqu’à refuser longtemps de reconnaître l’Etat d’Israël, ce qu’elle n’a fait qu’en 1986, sous pression de l’Union Européenne. Un virage politique tel que l’appui à l’action états-unienne aurait requis l’approbation populaire. Il ne tenait pas compte de l’esprit pacifiste dominant en Espagne. Non seulement le gouvernement avait ignoré les énormes manifestations contre la guerre, mais il a décidé l’envoi des troupes sans consulter le Parlement. Si l’approbation du Parlement n’est pas requise par la Constitution, elle aurait cimenté la légitimité d’une telle décision.

Les conséquences aparurent avec les attentats du 11 avril, trois jours avant les élections. Aidés par une gestion inappropriée de la crise du côté du gouvernement, les citoyens ont tiré les conclusions. Le succès du parti au pouvoir en matière de politique économique et de réduction du chômage n’a pu le sauver de l’échec.

Les haineux actes terroristes ont frappé une population majoritairement opposée à la guerre contre l’Irak. Et si la réaction populaire aux attentats a été une indignation générale, aux urnes les électeurs se sont comportés comme Al-Qaida l’avait souhaité : en donnant la victoire au parti qui avait promis de retirer le contingent espagnol de Mésopotamie. En proie au terrorisme depuis longtemps sur leur propre territoire, et donc conscients de la difficulté de l’éliminer, les Espagnols refusent de s’engager dans une lutte contre le terrorisme international dont l’efficacité est douteuse et l’issue encore incertaine.

Clara Portela

Clara Portela, chercheuse au Centre for International Co-operation and Security de l’Université de Bradford, Royaume Uni, travaille sur le projet « Bridging the Accountability Gap in the ESDP », financé par la Commission Européenne.




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