Le Débat Stratégique Nº75 -- Juillet 2004
Les trois D électoraux : Déception, Déficit, Défaite
Par John Grouard Mason, Ph. D.
Professeur de Sciences Politiques
William Paterson University New Jersey
On craignait que l’opposition américaine finisse par se faire écraser par une montagne d’argent. Mais depuis mai, la cote de popularité de Bush est tombée dans la zone où un président sortant doit faire face à une possible déroute électorale. Et la caisse de guerre de son adversaire, John Kerry dépasse les 105 millions $ – grâce aux petites contributions[1]. Le profil de M. Bush ressemble de plus en plus à celui de son père en 1992, de Carter en 1980 ou de Ford en 1976. On peut imaginer des « coups » inattendus mais bienvenus comme une nouvelle frappe sur le sol américain par les commandos de Ben Laden[2], mais la perte de vitesse de M. Bush et le refus de l’opinion de croire à la reprise économique suggèrent que l’élection soit un référendum centré sur lui et qu’il va perdre. Bush et son principal conseiller politique, Karl Rove ont toujours envisagé de faire une campagne « en kaki » où il serait réélu en tant que commandant en chef plutôt qu’en tant que banal président. Ils ont donc mis la conquête de l’Irak au centre, et elle devient une bombe à retardement. Bush commence à être jugé comme inférieur à son image de leader de guerre[3]. Pourtant, il y a beaucoup moins de chances que le Parti Républicain perde sur le terrain intérieur, comme en Irak. Il possède un redoutable appareil de campagne : les médias conservateurs et une trésorerie de campagne qui dépasse 300 millions de $. De plus, étant donné les enquêtes en cours autour de l’affaire Wilson, du dossier de tortures d’Abou Gharib et de l’affaire Haliburton, certains responsables de l’Administration Bush risquent de finir en prison s’ils perdent le contrôle du Congrès.
L'hypothèse Bush II
Le Parti Républicain s’appuie sur les électeurs du Sud, les intègre dans le processus électoral fédéral ; mais il donne en même temps la victoire au Sud sur le Nord car ces nouveaux électeurs viennent avec tous leurs choix idéologiques. C’est l’alliance des néo-conservateurs juifs et catholiques des deux côtes avec des néo-confédérés protestants évangéliques du Sud. D’une certaine façon, une réussite de cette politique passerait par la défaite du monde blanc des Dixiecrats !
Dans le cas où Bush gagnerait la majorité électorale qui lui a échappé en 2000, la coalition conservatrice actuellement au pouvoir serait renforcée. Cela pourrait ramener à la direction de la politique étrangère l’équipe néo-conservatrice du duo Rumsfeld/Cheney - actuellement en perte de vitesse rapide[4]. Les risques d’une guerre longue en Irak seraient augmentés avec la possibilité d’une attaque contre d’autres Etats de la région – tels que la Syrie et l’Iran. C’était l’intérêt stratégique de la transformation de l’Irak en avant-poste américain. L’Europe serait visée et la politique de désagrégation de l’Union européenne renforcée. Leur ambition était qu’une démonstration de force militaire servirait de base à une refondation du système international. Pour l’achever, il est nécessaire que le gouvernement des Etats-Unis s’émancipe à la fois de la contrainte intérieure de son opinion publique (le fameux syndrome du Vietnam) et à l'extérieur, des institutions et structures internationales.
L’influence de ce courant au sein de l’administration Bush a eu des conséquences sur les alliances. La France, symbole de l’ancien ordre onusien, reste la cible d’une campagne active de désinformation. Au niveau juridique le projet conservateur d’Empire américain est un « souverainisme » à l’échelle planétaire où les pouvoirs du Président américain en tant que Commandant en chef ne sont limités ni par la Constitution américaine, ni par le droit international[5]. La Guerre contre le terrorisme est un projet de longue durée qui vise à un changement de régime intérieur aussi bien que du système international[6]. La réalité de l'empire est plutôt la banalisation des prisons secrètes et l’usage des guerres asymétriques comme instruments de discipline et de gestion unilatérale des crises. La révolution dans les affaires militaires implique une révolution dans les affaires diplomatiques, qu’on pourrait qualifier de « néo-impériale », « régression » vers la loi du plus fort de la fin 19è siècle où on ne conserve que la façade du système diplomatique et du droit international d’après guerre.
Cette politique de la nouvelle droite s’appuyait sur une situation de l’après 90 dans laquelle les EU n’avaient devant eux aucune opposition, aucun rival stratégique. La nouvelle droite n’a pas abandonné cette représentation, elle se réfère à une « stratégie de la primauté », le destin des EU va s’accomplir, et l’Amérique est prédestinée à jouer le rôle central. L’Irak n'est pas une guerre d’expérimentation, mais doit faire comprendre que l’Empire ne saurait être défié.
Mais il se peut que l’expérience irakienne démontre l’argument contraire : les Etats-Unis ne sont pas « moralement » à la hauteur pour accomplir la « mission civilisatrice » dans les pays islamiques, que les néo-conservateurs voulaient leur confier. L’expérience tourne à la catastrophe et provoque une révolte chez les militaires et les diplomates américains y compris dans les rangs du mouvement conservateur (déclaration des 26 généraux et ambassadeurs à la retraite demandant « un changement du leadership national » en novembre)[7]. L’image médiatique n’est pas simplement conservatrice mais radicale. La période de feu Reagan (surtout la seconde présidence) est vécue comme un échec dans la mesure où elle avait dû com poser avec un Congrès dominé par les démocrates et constitue donc une « révolution inachevée », prolongée par les administrations Bush père et Clinton. Une deuxième administration « Reagan » mais musclée cette fois, serait légitime.
Mais on peut aussi imaginer une réélection de Bush privé de son équipe néo-conservatrice, qui ouvrirait une présidence de type « Reagan » II, c’est-à-dire sans force politique pendant 3 ou 4 ans.
Que changerait une victoire de Kerry ?
Il garde le silence, fait la collecte des fonds de la campagne, et peut être le bénéficiaire d'un jugement négatif dans le « référendum » sur Bush. Au plan intérieur, son élection marquerait une pause dans la lente progression vers une domination nationale par le Parti conservateur. Les plus optimistes espèrent, en cas de raz-de-marée, la fin d’une génération d’hégémonie républicaine et l’ouverture d’un nouveau chapitre dans la politique américaine. Sa victoire viendrait surtout de l’effondrement de Bush. Elle apporterait une autre vision du monde extérieur, marquée par un retour vers le multilatéralisme, avec peut être R. Holbrooke au Département d’Etat.
Mais cette variante du multilatéralisme musclé de Clinton comporte ses propres risques. Sous Bush, la vieille Europe était criblée d'insultes mais laissée à son rejet et isolement, et la France fournie en multiples alibis pour son inaction. Avec Kerry, elles risquent d’être poursuivies dès cet hiver par une administration en quête de troupes et d’argent. L’Irak reste le « front central », même si l’on fixe une « date de retrait ». Kerry veut 40.000 soldats de plus 8. Son multilatéralisme néo-clintonien, après avoir purgé les néo-conservateurs et abandonné le concept de « guerre préventive », serait une autre façon de « gagner la guerre contre le terrorisme ». Le nouveau slogan de Kerry : « Let America be America again » n’est pas tant un abandon qu’un retour à des valeurs susceptibles de permettre la victoire. Même si les électeurs démocrates sont majoritairement contre l’aventure irakienne, des groupes importants au sein du Parti démocrate ont la même orientation concernant le « Grand Moyen-Orient » que MM.
Sharon et Bush. Le Parti démocrate est cependant touché par des courants
d’opinion contradictoires, comme le « Foreign Party Establishment » et
n’a pas d’axe d’orientation qui fasse consensus.
Dans les deux cas de figure, une victoire de Bush ou de Kerry, le jeu
d’influences entre les tendances contradictoires pour orienter définitivement
la politique étrangère américaine va continuer. Sur le plan extérieur, l’élection
présidentielle ne règlera rien. La question de fond est donc : la période
Bush représente-t-elle un épisode ou une politique profonde et durable
des Etats Unis ? Pour l’Europe, le colosse est devenu trop imprévisible et
donc irresponsable. Pour que l’Europe accepte « l’ordre disciplinaire », il ne
faut pas que les Etats-Unis soient trop pesants.
Dans tous les cas, « l’Alliance de papa » est morte.
John Grouard Mason, Ph. D.
Professeur de Sciences Politiques
William Paterson University New Jersey
[1] Glen Justice, « Kerry Campaign Has Soared from the Poorhouse to the Penthouse », The New York Times, 27-06-04.
[2] Une nouvelle attaque d’Al Quaida favoriserait une re-élection. Voir Julian Borger, « Bush Told he’s Playing into Bin Laden’s Hands » avec « M. Anonyme » de la CIA, The Guardian, Londres, 16-06-04.
[3] Chuck Todd, « A Kerry Landslide ? » Washington Monthly, 13-05-04.
[4] Danny Postel sur les règlements de compte à droite « Look Who’s Feuding », American Prospect, 01-07-04, Jacob Heilbrunn, « Rumours of the Neocons Demise Are Greatly Exaggerated, » LA Times, 16-06-04.
[5] Anthony Lewis, « The US Case for Torture, » The New York Review of Books, 15-07-04, p. 4 et Jim Lobe, « Pentagon Report Argues Torture Is Legal », Foreign Policy in Focus, 10-06-04, www.fpif.org.
[6] William Grieder sur les transformations intérieures, « Under the Banner of the "War" On Terror », The Nation, 21-06-04.
[7] Laura Secor, « Diplomatic Dissent : TAP
talks to Ambassador William C. Harrop, »
American Prospect Online, le 23 juin,
2004. Voir la déclaration de 450 juristes
sur la responsabilité de l’Administration
dans l’affaire Abou Gharib, « Harvard
Law Professors Urge Congress to Hold
Executive Accountable », Harvard Law
School News, 16-06-04.
8 Dan Balz, « Kerry Calls on Allies to Aid
Iraq Transition, » The Washington Post,
24-06-04, p. A08.
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