Le Débat Stratégique Nº75 -- Juillet 2004
Le rêve simpliste du Grand Moyen-Orient
Par M. A. Oraizi
L’idée d’un « Grand Moyen-Orient », GMO incluant éventuellement l’Asie centrale, est ancienne. Elle était déjà présente chez les musulmans révolutionnaires de la deuxième moitié du XIXè siècle qui désiraient reconstruire leur empire perdu et fut développée par le père de l’anticolonialisme musulman, Djamal din Assadabadi, ou al-Afghani, d’origine iranienne[1]. Son mouvement produisit les Salafiyya, puis les Frères musulmans, et influença l’Ayatollah Khomeini. Elle repose sur des facteurs unificateurs : la langue arabe, même si les arabes ne forment pas une unité anthropologique, une religion qui a construit une civilisation.
Les lignes conductrices du GMO de l’Administration Bush furent quant à elles dessinées en février 2003, devant The American Enterprise Institute, donnant un sens régional à l’invasion de l’Irak : « Un Irak libéré pourra montrer comment la liberté peut transformer cette région qui revêt une importance extrême. Il existe des signes encourageants d’un désir de liberté au Proche-Orient. Des chefs de file de la région parlent d’une nouvelle charte arabe qui prônerait la réforme intérieure, une plus grande participation politique, l’ouverture économique et le libre-échange ». Il propose l’ouverture économique et le libre-échange, avec la participation des membres du G8, selon trois volets : la promotion politique (démocratie), l’émancipation et l’égalité pour les femmes, et l’accès à l’éducation[2]. Par la voix de H. Mubarak l’Egypte l’a immédiatement jugé « delusional », l’Arabie Saoudite a exprimé son opposition.
Intégrer les alliés : vers quel projet ?
Comme les EU ne pouvaient garantir seuls ce projet, l’Union européenne et l'OTAN furent priés de s’y associer[3]. J. Solana, pour l'Union, dessina poliment « une approche distincte » qui « complète celle des U.S.... ». La Russie exprima ses réserves ; déjà les EU étaient intervenus dans la zone pour empêcher le passage du pétrole centre-asiatique par la Russie et l’Iran, imposant l’oléoduc Bakou - Ceyhan via la Géorgie. L’Iran est trop faible pour afficher sa volonté.
Les buts affichés du GMO sont : la lutte contre le terrorisme, la démocratie et les droits de l’Homme, la non proli fération d’armes de destruction massive et globalement l’extension des valeurs culturelles américaines. En réalité il est surtout lié aux intérêts économiques US et à la sécurité d’Israël. En juin, le Sommet de l'OTAN à Istanbul a maintenu les réserves européennes.
Or les relations inter-musulmanes ont toujours été conflictuelles ou passionnelles. Comment les U.S. protestants, anglo-saxons pourraient-ils transformer cette région à leur image, alors qu’ils n’ont pas pu le faire pour l’Amérique latine? Bagdad ou Kabul n’apparaissent que comme des postes de commandement américains qui provoquent une surpolitisation des populations locales, souvent endoctrinées par un islamisme progressiste - indépendantiste - unioniste.
Une transformation positive de la zone supposerait une croissance soutenue par la modification des valeurs culturelles, politiques et sociales, et/ou un développement encadré, permis par la substitution aux conflits entre les pays des coopérations régionales dirigées. Mais les risques existent de maintien des conflits locaux, d’aggravation du conflit des valeurs Nord-Sud, de stagnation, d’éclatement et de recomposition violente de pays.
Le premier scénario pourrait être soutenu par l’économie par les pays développés à la tête de laquelle se trouvent les U.S, avec Israël, comme leader régional, ainsi que la mise en oeuvre des productivités convergentes, et l’intégration de ces marchés au Nord. Mais les risques demeurent d'avoir à faire face aux fous de religion, aux ambitions russe et chinoise, aux désordres et aux résistances locales. Comment le GMO à l’américaine pourrait-il unir les passés politiques complexes des pays constituant cette vaste région en laissant plusieurs questions sans réponse : quel Etat palestinien, quelle solution au problème kurde, à la situation hydraulique régionale ? Les pays musulmans eux mêmes sont-ils prêts à intégrer la démocratie au sein de leurs systèmes politiques et sociaux ? Où sont les supports financiers nécessaires ?
La réalisation du GMO nécessite l’établissement d’une paix durable et équitable entre les nations de la région. L’inégalité ravage ces pays dont la rente pétrolière est appropriée par des régimes parasitaires. Elle ne suffit plus à faire face à la croissance de la pauvreté. Les mégalopoles de la misère accumulent les bidonvilles aux multiples problèmes économiques, politiques et sociaux. Le GMO nécessiterait un bouleversement des conditions politiques, la lutte contre la corruption, un système fiscal susceptible de garantir le fonctionnement des administrations, une machine juridique puissante, un transfert de technologies, les mesures rationnelles de confiance, la limitation des interventions dans les affaires intérieures de ces pays, une paix juste et équitable entre Israël et les Arabes avec un État palestinien, etc.
Réformes inévitables
Pourtant le Moyen-Orient, grand ou petit, est une zone à la fois indispensable et qu'il faut transformer. L’approvisionnement de l’Occident en matières premières (pétrole, gaz, uranium, phosphore, cuivre, etc.). Il constitue un grand marché de 540 millions d’habitants, plus avides de travail et de ressources que d’émigration. Un couloir stratégique entre l’Europe et la Chine, avec la fameuse Route de la Soie (communications, d’oléoducs ou autres). Un pôle de régulation monétaire, financière, dont les EU sont partie prenante en tant que membre de l’OPEP par leur rôle en Irak. Un enjeu religieux face aux risques du fondamentalisme politique. Une solution de la question israélo-palestinienne qui empoisonne les relations entre le monde musulman avec Israël.
Les EU ne cherchent qu’une suprématie confirmée par une soumission régionale. Soit. Mais les Européens ne semblent pas capables de donner une autre réponse, une autre perspective. Ils parviennent certes à diluer les prétentions brutales et outrancières de leur allié de Washington. Mais ils sont bien embarrassés, ne serait-ce que pour proposer une vision alternative, au delà d’un soutien honteux et discret à des régimes répressifs.
M. A. Oraizi
[1] Edward G. Browne, « The Persian Revolution of 1905-1909 », Cambridge, 1910.
[2] Z. Brzezinski, « Bush’s Greater Middle East Initiative. How Not to Spread Democracy », Herald Tribune, March 9, 2004.
[3] « L'Europe, les Etats-Unis et le GMO », divers auteurs, Le Monde, 13-04-04.
Retour au sommaire
©CIRPES