Le Débat Stratégique Nº76 -- Septembre 2004
Du paradigme des Lumières au modèle commercial
Par José Sabogal
En raison de l'origine de ses colonisateurs,
le Nouveau Monde a été
imprégné de latinité. L'épithète latine
- apparu sous Napoléon III - avait
une connotation stratégique pour la
France. Elle servait d'abord à revendiquer
l'Amérique européenne face à
" l'Amérique pour les Américains " de
la doctrine Monroe (1823) ; à contrecarrer
l'influence de la Grande Bretagne et
à légitimer l'" assistance " aux nations
" sœurs " américaines, catholiques et
romaines que les Espagnols préfèrent
englober dans l'Amérique hispanique
ou Ibéro Amérique pour ne pas négliger
l'énorme Brésil lusophone. La phrase de
Borges est toujours pertinente : " Nous
sommes les seuls vrais européens, car
en Europe on est avant tout français,
italien, espagnol...".
L'Europe des latino-américains au
XIXè s.
L'Amérique latine a été découverte,
colonisée et libérée par les européens.
Tout ce processus peut être vu comme
de petites guerres dans une province
européenne. Lieu commun, l'" homogénéité
" culturelle de l'Amérique latine
est réelle et profonde, mais par rapport
à la référence extérieure, occidentalocentrée
et en particulier par l'identité
européenne (latine) originale qui a
résulté de ce processus. Or à cette
époque, l'identité européenne en Europe
même existe peu. L'émancipation du
colonisateur ibérique a permis l'établissement
dans les Indias Occidentales
d'institutions républicaines aux bases
juridiques et philosophiques inspirées
des révolutions libérales du XVIIIè
siècle. Même si, entraînée par le reste
des puissances européennes, cette
émancipation a été l'oeuvre des élites
locales, les " criollos " (européens
nés ou établis en Amérique latine)
progressistes qui ont aussi fixé les
limites aux prétentions coloniales
anglaises, françaises, néerlandaises, etc.
Les criollos, inspirés des Lumières, vont
essayer de développer (ou de construire)
un sentiment (ou une façon d'être)
" européen " jusqu'alors inédits. La
détermination à détruire la monarchie
et à établir la République incarnait
de fait le projet européen ? La monarchie
républicaine que Bolivar voulait
implanter dans le Nouveau monde était
cohérente et révélatrice du dilemme
qui traverse le Vieux Continent ? Si
la structure coloniale n'a jamais été
complètement détruite en Amérique
latine c'est aussi par ce que la monarchie
n'a pas été complètement éradiquée
en Europe.
Le Régionalisme du XIXè siècle
reflète la conscience européenne des
latino-américains, les premiers à essayer
une Confédération de nations et pendant
longtemps les seuls à parler d'intégration
régionale[1]. Le premier grand
Congrès de l'Amérique latine a été
celui de Panamá (version locale du
contre- monroisme), convoqué en 1826
par Simón Bolívar qui avait forgé la
Gran Colombia (Colombie, Équateur et
Venezuela) ont conformé tout de suite
après l'indépendance. Une dizaine de
congrès latino-américains tenus tout au
long du XIXè siècle ont été manipulés
par les empires européens et à moindre
degré par les Etats-Unis. Parce qu' il
était " déduit ", " inventé " (selon
la formule de Valery) ce monde est
né fractionné, les nouvelles nations
se tourneront le dos et les disputes
territoriales entre Señores de la guerre
déclencheront des conflits entre les
nations.
L'Amérique : des Etats-Unis ?
Au niveau sous continental, c'est
moins en raison de la doctrine Monroe
qu'à cause de la précarité d'une conscience
européenne que les puissances
européennes colonisatrices finiront
par abandonner leurs emprises sur des
territoires " si loin de Dieu et si près
des Etats-Unis... ". Un siècle après la
proclamation de la doctrine Monroe,
la Grande-Bretagne était toujours le
premier client financier et commercial
de l'Amérique latine, l'Allemagne et
la France ses principaux fournisseurs
d'armes. Les EU ne sont devenus interventionnistes
qu'à la fin du XIXè siècle ;
même en 1930 ils n'étaient pas encore
une de grandes puissances mondiales.
C'est seulement au cours de la deuxième
Guerre que les EU remplaceront l'Europe
- déjà ruinée par la grande dépression
- dans le sous-continent. Les
investissements de la Grande-Bretagne
en Amérique latine tomberont de 754
millions £ en 1938 à 245 millions £ en
1951. Cet effondrement économique
de l'Europe en Amérique latine durera
jusqu'aux engagements des Etats-Unis
en Asie (Corée, Viet-Nam). Les européens
réinvestissent alors dans une
Amérique latine qui cherchait à sortir
de l'isolement. En 1978-1980 les pays
de la Communauté européenne et les
EU se partagent les exportations latinoaméricaines
: 27% contre 29% [2].
La Reconquête par la globalisation
Pour l'Espagne, les défis économiques
et les exigences de l'Union Européenne
firent de l'investissement en Amérique
latine une question de survie. Main dans
la main, le gouvernement de F. Gonzalez
(1982-1996) et les investisseurs privés
se sont lancés à la reconquête de " l'Extrême
Occident ". Suivant le modèle
du Conseil de la Francophonie et du
Commonwealth - qui avaient permis
à la France et à la GB de perpétuer un
parrainage sur leurs ex-colonies -, les
Espagnols ont crée l'Organisation des
Etats Ibéro- américains (OEI). Au cours
des années 90 les investissements européens,
ceux de l'Espagne en particulier,
ont réalisé une véritable reconquête.
Entre 1992 et 1999 les IDE européens
en Amérique latine ont été multipliés
par sept[3]. L'application de la formule :
privatisation-licenciements massifshausses
spectaculaires des tarifs a
accéléré la récupération et le rapatriement
des investissements. Les accords
d'association " OMC " que l'UE a
signés sélectivement avec les pays
les plus " libéralisés " du continent,
(Mexique et Chili) ne servent pas l'intégration
du continent latinoaméricain,
mais contribue à son fractionnement.
Les objectifs de la Commission auprès
de ces pays, comme à l'OMC, correspondent
plus à l'agenda de l'Association
européenne des patrons d'entreprises,
qu'à une politique de coopération entre
deux régions. Comme pour les pays
ACP, la politique d'aide au développement
est utilisée par la Commission
européenne pour rallier les voix des
trente trois pays d'Amérique latine et
des Caraïbes à l'OMC, à Genève ou
à Cancun.
Modernité sans développement
L'Amérique latine est un produit des
plus concrets de la civilisation occidentale
qui y a imposé la langue, la religion,
la culture. Avant d'avoir bâti l'Etatnation
ces pays ont connu le capitalisme
" postnational ". L'Amérique latine a
été plus libérale et plus républicaine
que l'Europe et les Etats-Unis du XIXè
siècle. 23 des 27 signatures qui ont
promu la Charte de l'Atlantique (1943)
en appui à l'Organisation des Nations
Unies venaient d'Amérique latine.
Par le refus de la production d'armes
de destruction massive, l'Amérique
latine a forgé depuis 1967 un archétype
des zones d'interdiction des armes
nucléaires. Pendant la guerre froide le
sous continent a été classifié comme
une zone de " non guerre ". Dès la
première guerre du Golfe l'Amérique
latine fut considérée par le Secrétaire
d'état d'alors comme la région du
monde la plus respectueuse des intérêts
des Etats-Unis. Par rapport aux finalités
de la doctrine du Shaping the World,
l'Amérique latine est en avance sur
le reste du monde. Le peu d'emprises
stratégiques sur la région dans l'aprèsguerre
froide s'explique par la dépendance
politique et le haut niveau d'intégration
du sous continent à l'ordre
économique global. La région est un
modèle de " liberal peace ". Malgré les
maigres progrès de la " bonne gouvernance
" la région est la " bonne élève "
de l'ajustement structurel externalisé.
Le changement des régimes par la force
ne s'avère plus indispensable. La région
ne connaît pas de conflits ethniques ou
religieux et les faibles conflits interétatiques
limitent les dépenses militaires.
Un commerce régional de plus en plus
fluide nécessite une coopération en
matière de sécurité entre ces pays.
L'Amérique latine, européenne, occidentale,
capitaliste reste cependant
sur exploitée. Maintenue dans le sous
développement et le sur endettement par
le centre développé, elle conserve des
inégalités considérables. L'appartenance
occidentale de la région " a sans doute
sécrété la forme la plus subtile de la
dépendance"[4].
L'échec le plus éclatant de l'Occident
dans cette zone vient du modèle global
que l'économie du libre marché souhaite
implanter sur toute la planète.
José Sabogal
[1] La integración de América Latina. Entre la referencia europea y el modelo estadounidense,
S. Sberro et J. Bacaria, Foreign Affairs, été 2002.
2 III Cumbre UE-AL-Caribe, A. Chanona, Foreign Affairs, 06-09-04.
3 Eurostat n° 10 et 35/99.
4 Amérique latine: introduction à l'Extrême-Occident, A. Rouquié, Seuil, 1998.
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