Le Débat Stratégique Nº76 -- Septembre 2004

Une politique russe pour l'Union

Par Charles Cordonnier


Les pays d'Europe occidentale ont développé, depuis la fin de la guerre froide, une conception de leur sécurité qui en sous-estime la dimension continentale. Ainsi, l'Union européenne porte davantage son attention vers la Turquie que vers les pays européens issus de l'éclatement de l'URSS. Elle est en ce sens proche de la vision américaine, républicaine comme démocrate, pour qui un fossé profond continue à séparer l'espace atlantique, organisé autour de l'OTAN et de l'Union européenne, et la Russie.

Cette dernière, par ailleurs absorbée par ses difficultés intérieures, se trouve repoussée aux marges de l'Europe. Les institutions paneuropéennes (OSCE, Conseil OTAN-Russie, Conseil de l'Europe) ne remplissent que des fonctions limitées, techniques et ne jouent qu'un rôle secondaire dans les questions de sécurité à l'échelle du continent.

Plus d'une décennie après l'effondrement de l'URSS et alors que les orientations essentielles de la politique intérieure et extérieure russe se stabilisent, cette marginalisation paraît anormale.

Les éléments d'un partenariat

L'Europe occidentale a besoin d'une Russie stable et ouverte au monde, avec laquelle elle puisse développer des relations diversifiées. Les pays d'Europe occidentale seraient les premiers à souffrir d'une régression de la Russie vers une politique moins coopérative. Leur sécurité s'en trouverait affectée, du fait de sa proximité géographique, de son statut nucléaire et de sa position clef dans la gestion d'un grand nombre de conflits sur le continent européen et des mouvements de personnes à l'échelle continentale.

Du point de vue économique, le voisinage de la Russie, ses traditions historiques, l'importance et le niveau d'éducation de sa population, ses richesses naturelles, notamment en pétrole et en gaz naturel, en font un partenaire obligé de l'Union européenne. Comme le note la Commission européenne[1], les économies de la Russie et de l'Union sont complémentaires. Malgré une économie comparable à celle des Pays- Bas aux taux de change courants, la Russie dispose d'énormes ressources naturelles et offre un gisement de croissance aux fortes potentialités, dont témoigne un taux de croissance moyen de l'ordre de 6,5 % depuis 1997. Un effet d'entraînement s'exerce sur les économies de pays voisins comme l'Ukraine ou le Kazakhstan.

De son côté, la Russie a besoin de l'Europe occidentale avec qui elle ne saurait maintenir ses liens historiques issus de l'éclatement de l'URSS. La viabilité de l'enclave de Kaliningrad est conditionnée par l'état de ses relations avec l'Union européenne. La Russie veut retrouver sa puissance et son influence en modernisant son économie. Ses dirigeants se sont fixés pour objectif de doubler en dix ans le PIB du pays. Ce projet ne peut réussir qu'avec la coopération de l'Union européenne. Les échanges avec l'UE représentent plus de la moitié du commerce extérieur russe. L'Union européenne réalise pour sa part les deux tiers de l'investissement direct étranger en Russie[2]. Pour accroître cet apport, la Russie doit encore réaliser des réformes considérables, notamment dans la réorganisation de son secteur bancaire, de ses entreprises[3], de sa justice et de son administration. Malgré les péripéties de la lutte de pouvoir entre les autorités politiques et certains " oligarques ", ces réformes sont soutenues par les décideurs et la population russes.

Les conditions d'un dialogue

L'UE et la Russie ont décidé, dans le cadre du Sommet de Saint-Pétersbourg de mai 2003, la création de quatre espaces commun : un espace économique, un espace de liberté, de sécurité et de justice, un espace de coopération dans le domaine de la sécurité extérieure et un espace de recherche, de culture et d'éducation. Cette décision n'a toutefois produit que des résultats modestes, en raison d'un manque de confiance politique de part et d'autre.

Le premier obstacle concerne l'état des libertés publiques en Russie. La Russie est loin d'être un modèle irréprochable, une dizaine d'années après l'effondrement d'un régime totalitaire. Elle reste néanmoins, dans l'espace postsoviétique (si l'on excepte les pays baltes), le pays qui dispose du système politique le plus démocratique, notamment en comparaison avec bien des Etats d'Asie centrale, associés à l'Alliance Atlantique. Comparée aux pays démocratiques de même niveau de développement économique et social, la Russie apparaît comme un "pays normal"[4] du point de vue de son système politique. L'UE doit donc s'en tenir à l'essentiel : des médias, surtout audiovisuels, pluralistes, des libertés individuelles garanties, des élections ouvertes et régulières. Elle doit en outre expliquer à la Russie que ses progrès dans la voie de la démocratie et de l'état de droit conditionnent l'approfondissement de la coopération. Plutôt que de se livrer à des mises en accusation périodiques sans effet pratique, il serait plus fructueux d'instaurer un dialogue comparable, toutes choses égales par ailleurs, à celui mené avec la Turquie.

L'UE doit éviter une utilisation partiale et contraire à ses intérêts des droits humains. La tentation de l'affrontement avec les Russes reste vivace, notamment parmi les forces qui craignent que la disparition de la " figure de l'ennemi " entraîne une mise en cause ou un affaiblissement du lien transatlantique. Les droits humains doivent être défendus en tant que tels, en vue de rapprocher la Russie des " standards européens ", non en vue de recréer un climat de confrontation.

Sécuriser le continent

L'UE devrait apporter une contribution effective au règlement de la question tchétchène. Elle pourrait se fonder sur trois principes conformes à ses valeurs et à ses intérêts : le maintien de l'intégrité territoriale russe, le refus absolu du terrorisme et la défense des droits de l'homme[5]. Le respect des frontières issues de l'ex-l'URSS est indispensable à la sécurité européenne. Si la Tchétchénie fait sécession, au nom de quel principe refusera-t-on l'indépendance ou le rattachement à la Russie de l'Ossétie du Sud, de l'Abkhazie, de la Transnistrie, de la Crimée, etc. ?

Tout en assurant Moscou de la préservation de l'intégrité territoriale de la Russie, l'UE pourrait contribuer à mettre en place un dispositif de formation de ses forces de sécurité, d'une part et de contrôle et de répression des exactions qu'elles commettent, d'autre part. D'y permettre la libre activité des observateurs internationaux et de lancer une initiative en direction des opposants tchétchènes. Ce qui impliquerait de nouvelles élections sous contrôle international et des négociations avec Maskhadov et ses partisans. Cet élément, le plus difficile, exigerait de l'Union qu'elle fasse parallèlement pression sur le groupe de Maskhadov pour qu'il accepte l'intégrité territoriale russe, et se dissocie des mouvements terroristes et accepte de les combattre, comme l'Union le demande à l'Autorité palestinienne. Les conditions seraient alors réunies pour proposer un plan d'aide à une entité tchétchène multiethnique disposant du maximum d'autonomie à l'intérieur des frontières de la Fédération de Russie. Tôt ou tard, la Russie sera amenée à accepter un règlement de ce type, devant l'absence de perspective et le coût politique de la répression. Cette voie contribuerait à la lutte contre l'islamisme radical qui cherche à se diffuser dans le Caucase en tirant profit du conflit tchétchène[6].

En ce qui concerne les " conflits gelés " sur le territoire des pays issus de l'ex-URSS (Ossetie, Haut Karrbach, Transnistrie) l'UE pourrait aider à leur règlement, en se dissociant de toute stratégie visant à refouler l'influence russe. Ces conflits ne peuvent être résolus contre, mais avec la Russie.

Pour exister sur la scène internationale, l'UE doit définir une stratégie avec l'ensemble des grandes puissances. La Russie défend les mêmes principes de primauté du droit international, de respect de l'autorité de l'ONU, et souvent d'analyse sur les conflits du Proche et Moyen Orient. L'Union doit assumer ses désaccords avec la Russie, sans négliger les chances d'un rapprochement sans lequel il ne peut y avoir de sécurité sur ce continent.

Charles Cordonnier



[1] Communication from the Commission to the Council and the European Parliament on relations with Russia (2 septembre 2004).

[2] An expanded European union : consequences for the relations with Russia, Yuri Borko, Eurofuture (été 2004).

[3] Politique étrangère, n° 1 et 2, 2004.

[4] Rethinking Russia, Andrei Shleifer et Daniel Treisman, Foreign Affairs (mars avril 2004).

[5] "A Western strategy for Chechnya", Anatol Lieven, IHT, 9 septembre 2004.

[6] Sur les liens de Bassaiev avec l'islamisme radical, voir J.-L. Bruguière, Politique Internationale, été 2004.


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