Le Débat Stratégique Nº76 -- Septembre 2004

Traité constitutionnel : bilan ou projet ?

Par André Brigot


Comme dans tout référendum, la question posée en cache bien d'autres. Ecartons les dimensions de politique intérieure, la promiscuité des indésirables avec qui on mêle son vote, quelqu'il soit, pour essayer de se focaliser sur l'enjeu : le projet européen. S'il était voté, ce texte améliorerait le fonctionnement d'un projet d'Union sensiblement différent de celui développé depuis quarante cinq ans.

Deux projets

Depuis l'après-guerre deux projets d'Europe avancent parallèlement.

L'un vise à constituer un espace économique libéral, largement lié à la sphère d'influence des Etats-Unis, et donc à l'Alliance Atlantique comme alliance non pas seulement militaire mais politique. Ce projet passe par le plan Marshall, l'OCDE, puis l'AELE, les élargissements et la pression pour l'insertion de la Turquie. Il tend aujourd'hui à rendre homothétique l'espace politico-militaire de l'Alliance Atlantique et celui économique d'une Union européenne focalisée sur un marché unique concurrentiel.

Le second projet, longtemps et largement inspiré et soutenu par une représentation française, cherche à constituer un territoire politique et social. Il a progressé depuis le Traité de Rome, au-delà des structures communautaires (PAC, Fonds structurels…) en renforçant ses institutions politiques : Conseil et Parlement européen. Il est arrivé au gouvernement français d'échouer à le conforter (Plans Fouchet des années 60), de le soutenir avec d'autres Etats membres par des avancées fonctionnelles (en matière de PESC, de défense, de sécurité intérieure, d'Union monétaire…), ou même de le freiner. Mais cette vision est aujourd'hui menacée à la fois par un vaste processus de renationalisation et par l'extension et la mise en place d'un espace libéral dans les anciens Etats membres et dans les pays de l'élargissement.

Il est donc injuste d'accabler ceux qui hésitent au moment d'approuver le Traité Constitutionnel proposé en les accusant d'être complices d'un souverainisme destructeur des acquis, car les évolutions de la construction européenne ne se rattachent, pour la plupart, qu'au projet d'un espace libéral.

Quelle communautarisation économique et sociale ?

Les deux grandes politiques réellement communautarisées vont disparaître : la politique agricole commune, dont les grands exploitants français ont trop bénéficié ; les fonds structurels (régionaux et sociaux). Les projets de budgets européens pour 2007-2013 remettent en cause leur efficacité (avec des arguments légitimes) mais plus encore les ressources puisque les gouvernements des Etats (contributeurs nets) refusent d'augmenter le budget communautaire, malgré leur soutien à l'élargissement.

Il y a quelque chose d'indécent à entendre les gouvernements qui refusent de donner les moyens d'assurer le fonctionnement de leur politique (d'élargissement), au risque de diluer l'ensemble, reprocher aux populations dubitatives de remettre en cause les acquis de l'Union. Ces deux grandes politiques communautaires diminueront, et la notion " d'aménagement du territoire ", déclinante en France, n'a aucune chance d'être reprise par nos partenaires, surtout par des majorités d'élus libéraux, dans les Etats, au Parlement et à la Commission.

L'Acte Unique de 87 avait introduit l'exigence d'efforts de cohésion économique et sociale : adaption de minima dans le domaine des conditions et de la rémunération du travail, incitation à la négociation entre les patronats et les syndicats… " Si une partie de ce programme devait être abandonné, il ne s'agirait plus du même projet européen " selon J. Delors[1] qui ajoute " Le pilier monétaire est solide et fonctionne bien, le pilier économique est inexistant… On tournerait le dos à l'esprit de la construction européenne si l'on acceptait, comme principe de base, la compétition entre Etats, s'ajoutant à la compétition entre les agents économiques ".

Or face à la progression d'une souveraineté collective accrue, c'est dans le cadre d'une progression d'un fédéralisme concurrentiel que s'inscrit le projet de Traité constitutionnel.

En matière de sécurité

Les partisans de l'Union rappellent à juste titre qu'il s'agit d'un projet de paix. Mais cette référence même devient ambiguë. Longtemps projet de paix par extension d'une pacification interne et frontalière progressive, l'Union a acquis depuis environ cinq ans[2] une véritable capacité en matière de forces, susceptibles de conforter une politique étrangère et de sécurité commune, à vrai dire embryonnaire. On peut se féliciter de cette évolution qui donne à l'Union une " puissance " croissante. Sauf qu'il en va des forces militaires comme de l'euro : sans formation d'une " souveraineté européenne " minimale, ces forces, plus qu'elles ne participeront à un renforcement de l'Union, s'intégreront aux politiques et aux stratégies d'un espace euro-atlantique où prédominent les représentations et objectifs des Etats-Unis.

La nomination d'un ministre des Affaires étrangères de l'Union début 2006, (au cas où le projet de Traité Constitutionnel serait ratifié) suffira-telle pour orienter vers un projet politique communautaire des évolutions à la fois atlantistes et de renationalisation ? " La politique étrangère est oubliée depuis cinq ans " écrit N. Gnesotto dans le bilan établi par l'Institut de sécurité européen 2. Un autre chercheur y estime que le futur ministre risque d'être " considéré surtout comme un Commissaire par le Conseil et comme un " homme du Conseil " par le reste de la Commission ". L'encadrement politique et stratégique des forces et ressources nationales progresse à un rythme bien inférieur à leur mise à disposition, et cet écart entraîne une perte de souveraineté nationale sans développement d'un souveraineté européenne.

Quand la Commission cherche à substituer à l'Article 296 du Traité CE (qui limite l'ouverture à la concurrence des marchés publics militaires) des dispositions sur la transparence, le caractère non-discriminatoire et la publicité des appels d'offre, elle n'obéit qu'à des objectifs de concurrence. Ces dispositions ne favorisent pas la formation d'une industrie d'armement orientée simplement vers la sécurité de l'Union, dans la suite de l'Europe " projet de paix ". Elles peuvent permettre en revanche aux industries d'outre-atlantique, plus ou moins alliées aux industriels européens de pénétrer un des rares marchés solvables, notamment à travers les spécifications otaniennes et faciliter les exportations peu justifiées (Lybie, Chine...).

En matière de sécurité intérieure, on doit se féliciter des coopérations en Europe vers un " espace de sécurité ". Elles sont issues de trois soucis : réguler les immigrations ; faire face au développement des grandes criminalités mondialisées (financières, stupéfiants, trafics d'êtres humains) ; lutter contre les terrorismes. Les perspectives de décisions à la majorité sur les questions de sécurité, de justice et dans une faible mesure de police sont un progrès au regard d'une situation où un Etat trouve presque toujours un motif de blocage dans chaque dossier. Néanmoins, dans ce domaine aussi, les avancées vers un espace policier et de contrôle sont plus rapides (et surtout plus larges, puisque les EU participent aux coopérations), que celles concernant la citoyenneté, l'encadrement juridique de ces mesures et la constitution d'un droit européen.

Tout progrès dans la coopération internationale, même entre pays membres de l'Union, ne peut être considéré automatiquement comme un progrès pour cette dernière. Or, le projet de constitution accentue nettement la dimension inter-gouvernementale par rapport à la dimension communautaire.

Oui à quoi ?

On pourrait multiplier les exemples de cette dilution de l'objectif initial : constituer une Union politique, au profit d'un espace euro-atlantique essentiellement économique et normatif.

Dans le débat sur le référendum les pièges sont multiples. Dire " non " risque d'interrompre une progression essentielle en terme d'images symboliques. Un " non " français serait plus significatif que le britannique et/ou nord ou centre européen, pourtant possibles. Il reste légitime de relativiser les avancées institutionnelles d'un texte qui conforte la réorientation en cours du projet européen.

La tentation de la crise, pour les non-souverainistes, peut s'appuyer sur l'hypothèse des " coopérations renforcées " et/ou structurées. A l'intérieur de l'espace économique euro-atlantique, que le Non conforterait, serait constitué un groupe de pays résolus à progresser dans leurs solidarités politiques, économiques et sociales. Mais cette vision séduisante se heurte à des questions sans réponses claires : avec qui, dans quel domaine et avec quelles institutions ?

Les partisans d'un " oui, malgré tout ", doivent, quant à eux, faire face à deux perspectives critiques. La première : le " non " l'emporte, ici ou ailleurs. La seconde : même ratifié, le Traité Constitutionnel ne suffit pas à renforcer le projet d'une Europe politiquement forte face à la dérive intégrationniste dans l'espace euro-atlantique sous influence de l'Empire. Dans les deux cas, le travail de définition et l'action pour que le projet d'une Union politique forte soit maintenu et même progresse, sont la véritable urgence stratégique. Elle ne sera prise en charge ni par le souverainisme ni par le libéralisme, qui privilégient tous les deux l'intérêt. Une communauté politique suppose au contraire l'acceptation d'objectifs communs. Ils sont peu définis dans les textes proposés, où on cherche surtout en vain les institutions qui pourraient les porter.

L'invasion de l'Irak, il y a dix huit mois, a été pour l'Union l'épreuve du feu qui a fait apparaître des divergences. Si les opérations militaires n'ont pas encore donné la victoire à la coalition en Irak, leurs initiateurs politiques ont réellement ébranlé le projet traditionnel européen. Ils ont déplacé vers l'extérieur de l'Union les principaux efforts tout en élargissant celle-ci à un espace défini par l'Alliance atlantique. Le projet de constitution, qui obéit quant à lui à une temporalité interne, semble bien faible pour résister à l'englobement dont il est l'objet.

Il est pourtant aujourd'hui le seul outil disponible.

André Brigot


[1] Allocution du 13 septembre 2004 devant l'Institut d'etudes de statistique. Site Notre Europe.

[2] La politique de sécurité et de défense de l'UE. Les 5 premières années (1999-2004) Institut d'Etudes de Sécurité, Paris 2004.




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