Le Débat Stratégique Nº77 -- Novembre 2004

Moyen-Orient - Realpolitik contre Théostratégie

Par Alain Joxe


La nouvelle administration Bush donne des signes alarmants d’extrémisme satisfait. L’alarme doit l’emporter en Europe, pour des raisons de long terme. Le rétablissement d’une politique de paix au Moyen-Orient reste un retournement très difficile, après l’accumulation d’erreurs et de provocations auxquelles le clan de l’extrême droite religieuse a donné sa bénédiction pendant trois ans. Cela exigera de la part de l’Europe, unie ou désunie, et du monde entier, une pression multiforme et un effort diplomatique cohérent et prolongé.

Iraq et Palestine, sont comme des plaies ouvertes ; des souffrances constantes y sont infligées depuis de longues années aux populations civiles ; ce sont des sources évidentes d’un terrorisme de protestation qui rencontre l’appui moral des masses dans tout le monde arabe.

L’irréalisme militaire et l’aventurisme financier du leadership américain, si la tendance Rumsfeld l’emportait sur la tendance Powell, suscitera désormais des réactions de prudence. Parmi les causes du terrorisme futur figure l’action antiterrorisme des Etats-Unis, eux mêmes. La fidélité des alliés inconditionnels anti-terroristes (Russie de Poutine, Grande Bretagne de Blair, Italie de Berlusconi) deviendra ellemême une habileté dans la crainte des dérapages américains. Les Etats-nations de type européen, ne renonceront pas à maintenir une raison d’Etat, devant la déraison d’Empire.

Iraq : élections sous menace de mort


La misperception autistique du monde, après la victoire Républicaine, demeure ascendante. L’équipe Bush ne veut pas percevoir qu’il est ridicule de vouloir l’organisation d’élections libres sous occupation militaire au milieu d’une guerre civile permanente. L’aile la plus « militaire » de la nouvelle équipe considère sans doute l’opération de Falluja comme une victoire, augmentant le « capital politique » du Président. Or la guerre urbaine rebondit partout ; le gouvernement de Bagdad n’est présent que dans les zones fortifiées par l’armée américaine. Le report des élections semblait une évidence : elle a été demandée à la fois par les dirigeants religieux sunnites et le « premier ministre » du gouvernement proaméricain. On a préféré imposer une date factice fin janvier.

Il est vrai que sans élections, l'administration Bush ne peut se retirer victorieux du Mal. Pour leur opinion populaire, la victoire de la démocratie est le seul équivalent théologique possible d’une victoire du Bien. Mais sans élections, ils ne peuvent pas non plus être victorieux en termes de Realpolitik, Une version même corrompue de la démocratie a toujours exigé un retour au calme permettant une forme de survie routinière qu’on appellera la paix et qui rallie au moins les classes moyennes.

Lors de la réunion de Brighton avec les responsables du Parti Travailliste le 13 novembre, Tony Blair présentait des remarques critiques : « L’action militaire restera futile, à moins que nous nous consacrions à la question des conditions dans lesquelles le terrorisme se nourrit et aux causes pour lesquelles il prolifère[1]».

La croisade contre le Mal en Iraq avait commencé comme une attaque américaine contre la tyrannie de Saddam, définition qui aurait permis un retrait glorieux après mission accomplie. Elle est devenue une opération militaire de reconquête impériale d’un pays décolonisé depuis 1945. Le modèle Iraq s’appuie sur le modèle Israël- Palestine, et réciproquement.

Palestine


Les tactiques utilisées autant que les buts stratégiques y provoquent le désir de vengeance et de libération. L’utilisation de la force extrême ne peut rien contre le désir de libération : il l’augmente.

Des signes ambigus d’un changement possible à l’égard des Palestiniens, soi-disant facilité par la mort d’Arafat, ont certes marqué les quelques déclarations du Président réélu [2]. Tony Blair manifeste par un large sourire son approbation des énoncés alambiqués du Président Bush, lors de leur conférence de presse commune du 12 novembre : Je crois que nous avons une grande chance d’établir un Etat palestinien et que j’ai l’intention d’utiliser les quatre prochaines années… pour dépenser le capital des Etats-Unis… sur un tel Etat. Son succès électoral lui confère un capital de liberté d’action lui permettant des changements de politique.

Cependant, sous la seule pression américaine, si aucune intervention sérieuse de l’Europe ne poussait à la paix, la politique sharonienne pourrait se poursuivre, en plus modérée, avec l’alliance des travaillistes, en refoulant comme « positions extrêmes », les propositions modérées issues de la phase antérieure de négociation. La poursuite de la résistance, au niveau de la jeunesse, avec ou sans Arafat serait inévitable. Israël gagnerait une prolongation du temps de guerre et un nouveau décompte de morts par actions terroristes et contre-terroristes.

Souhaiter la division perpétuelle d’un mouvement de libération c’est souhaiter l’impossibilité de construction d’un Etat et donc la prime permanente aux guerriers des deux côtés. On assistera à la conservation d’un projet aussi archaïque que celui prévu pour l’Iraq : un sionisme colonial, passé, de la culture agraire pionnière héroïque des kibboutzim, au militarisme policier voulu par des promoteurs immobiliers des colonies et la fortification du Mur. Ce programme produirait de la violence incessante et Israël serait transformé en cobaye dans un polygone d’essai pour guerres futures, planifiées par le Pentagone électronique, rêvant d’un réseau moderne d’oppression globalisée. Israël deviendrait une double enclave américaine ; une petite enclave religieuse associée à une enclave militaire professionnelle spécialisée dans la répression de la violence urbaine dans le monde entier, comme c’est déjà le cas de nombre de ses missions en Amérique latine et en Afrique.

L’Union européenne en tout cas, ne peut accepter la persistance de cette double plaie béante à son flanc sud et devra lutter pour neutraliser la ligne aventuriste et guerrière américaine.

Avec la fin du respect de la Charte et des conventions de Genève, les Etats- Unis non seulement démantèlent le fondement juridique de leurs alliances anciennes, comme l’OTAN, mais exigent une fidélité sans borne de leurs alliés futurs. C’est plus qu’ils ne pourront obtenir d’un monde qui se veut libre.

Alain Joxe

[1] New York Times, 13-14/11/04, Herald Tribune, 13-14/11/04, p. 4.

[2] Conférence de presse commune Bush/Blair le 12 novembre.



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