Le Débat Stratégique Nº77 - Novembre 2004
Notes de lecture
La lutte antiterroriste de l’état d’exception à la fin de l'Etat de droit,
Jean-Claude Paye, Edition La dispute 2004
Tandis que se met en place la coordination policière en Europe (voir article
p. 5 et 6), avec le développement de la Global War, la lutte anti-terroriste
est devenue une lutte de longue durée contre un ennemi constamment redéfini.
Au-delà de son objectif déclaré, elle redessine l’organisation de la société.
Les législations antiterroristes ont pour objet de mettre en place des
procédures pénales dérogatoires à tous les niveaux du processus pénal, du stade
de l’enquête à celui du jugement. Elles consacrent la primauté de la procédure
d’exception sur la loi. Les mesures associées aboutissent à un contrôle
de la vie privée, par exemple par la rétention de données liées au trafic
internet, violation du secret du courrier électronique.
Amorcées aux Etats-Unis dès les premières semaines après le 11 septembre,
donc en gestation avant cette agression, elles se concrétisent dans le
Patriot Act I (acronyme de Appropriate Tools Requiered to Intercept
and Obstruct Terrorism ), entré en vigueur le 26/10/01. Elles renforcent les
pouvoirs de l’exécutif, développent une surveillance électronique généralisée
et expérimentent avec Guantanamo les bases d’un nouvel ordre de droit.
Mais la logique de la Homeland Security impose d’associer l’extérieur des
EU à sa mise en place. Cela se fait avec la multiplication des accords,
souvent secrets, avec les Etats de l’Union européenne, en commençant
par la Grande Bretagne, (extradition, coopération judiciaire…), considérés
comme alliés, donc devant s’associer à ces procédures. Quant aux Etats moins
proches, surtout s’ils sont susceptibles d’avoir sur leur territoire des « terroristes »
(l’alliance entre terrorisme et grande criminalité élargi vite le spectre
des suspects), les procédures d’aide à la sécurité conduisent les EU à « conseiller »
polices et législateurs locaux, intégrant les mesures de répression
« nationale » dans la lutte anti-terroriste globale.
Avec la politique préemptive qui se déploie, ce n’est plus l’acte délictueux
mais « l’intention supposée » qu’il s’agit de déceler et de réprimer. L’appartenance
à un groupe étant un facteur aggravant, des liaisons même fortuites deviennent
suspectes et condamnables, incluant tout un pan des mouvements sociaux.
Avec la réélection de GW Bush, le Patriot Act II devrait être mis en œuvre.
Après avoir appliquée des lois dérogatoires aux étrangers sur le territoire
des Etats-Unis, cette seconde étape permettra de les appliquer aux citoyens
américains eux mêmes, puisque leur protection légale peut leur être enlevée
sur simple décision administrative.
L’auteur y voit un « acte constituant » par une « suspension du droit » au
profit des procédures d’exception, qui constituerait la base d’un nouvel
« ordre » juridique et politique.
On pourra pondérer quelques avertissements alarmistes qu’il est encore
temps d’infirmer. Mais les dérives sont réelles et ce livre donne une des
meilleures analyses de l’évolution juridique et pénale de la lutte anti-terroriste,
initiée et conduite par les Etats-Unis et étendue aux pays européens.
A. B.
L’Euro, une monnaie sans politique,
Bernard Martinot, L’Harmattan, 2003
Alors que se développent les réflexions
sur la Constitution, ce livre donne, à
partir de l’euro une analyse politique
transposable dans d’autres domaines.
On y trouvera les spécificités de l’euro
par rapport aux types historiques
d’union monétaire. L’UEM est atypique
: ni liée à un processus d’unification
nationale ni prêteur en dernier ressort
chargé d’assurer la liquidité bancaire en
cas de crise financière. En même temps,
le caractère irrévocable de l’engagement
en fait une nouvelle forme dans laquelle
les pays renoncent à leur souveraineté,
les membres du conseil des gouverneurs
de la BCE étant censés ne pas les
représenter.
La plupart des économistes étaient
très sceptiques. Les ultra-libéraux
défendent la flexibilité absolue des taux
de change. Maintenant que l’euro existe,
ils prétendent qu’il faut en limiter la
portée, et surtout l’usage politique. Les
pragmatistes pensent que fixer les
taux de change nominaux entre pays
ayant des niveaux de développement
et des institutions si différents présente
des risques. Surtout, la théorie des
zones monétaires optimales établit des
conditions non remplies dans l’Union.
On fut donc amené à justifier l’euro
par des raisons politiques annexes : la
paix, l’ancrage de l’Allemagne dans
l’Union...
D’où deux types de problèmes : conduire
une politique monétaire unique
pour une zone connaissant des situations
trop disparates, que l’élargissement
accroît. Ensuite, insérer la monnaie dans
l’ensemble des politiques économiques,
ce qui suppose un accord entre les
gouvernements sur le rôle de l’Etat.
Or, il n’y a pas de ligne générale sur
ce point et les propositions françaises de
« gouvernement économique » ne sont
soutenues ni par la GB, ni par l’Allemagne.
Pourtant, les Etats ne disposent
plus d’une politique monétaire réelle,
tandis que leur politique budgétaire est
beaucoup trop nationale et annuelle.
L’auteur propose un cadre budgétaire
pluriannuel étendu. Le seul organe
existant : l’Eurogroupe qui réunit
les ministres des finances des Etats
membres de la zone euro ne parvient
pas à des politiques décisives et la BCE
ne veut pas voir leur pouvoir augmenter
et s’en tient au « pacte de stabilité ».
« De même que l’Union n’a pas de
représentant extérieur pour sa politique
étrangère, l’euro n’a pas de « représentant
extérieur » en mesure de peser
sur les négociations monétaires et
financières internationales, ni patron
de sa politique de change... ». D’autres
domaines sont abandonnés par l’Union
tels ceux proclamés à Lisbonne concernant
l’espace de la recherche, la dimension
sociale, etc. proclamée au temps
de la croissance. Enfin, « Le contraste
est surprenant entre les dispositions
très coercitives relatives aux politiques
budgétaires et l’absence de mécanisme
de surveillance des négociations salariales
au niveau européen ».
La « repolitisation » de la monnaie
serait celle d’un outil pour lequel la BCE
profite d’une indépendance statutaire
fixée à une autre époque.
Au fur et à mesure que sont limitées
les marges de manoeuvre de la Commission,
le Conseil européen voit croître
les instruments traditionnels du pouvoir
central : monnaie, diplomatie, outil
militaire. Mais comme il n’est pas un
instrument de décision efficace, ces
différents outils sont soit autonomisés
(monnaie, espace policier), soit réduits
au minimum (PESC), soit encore remis
à d’autres instances (capacités militaires
orientées vers la Nouvelle Force Rapide
de l’OTAN).
André Brigot
Israël Palestine : une passion française,
Denis SIEFFERT, Editions La Découverte, Paris, 2004, 268 pages.
Denis Sieffert avait publié en 2002 en
collaboration avec Joss Dray un volume
précieux « La guerre israélienne de
l’information ». Il donne ici une lecture
instructive du conflit israélo-palestinien
et met en évidence les résonances
profondes de ce conflit avec des traits
fondamentaux de l’histoire de la société
française, notamment la longue histoire
coloniale. Au passage il remet à leur
place les « affaires » Ramadan et autres.
Mais surtout il insiste sur l’analyse
nécessairement politique qui doit être
faite du conflit : « Selon que l’on y voit
un antagonisme interethnique ou un
conflit colonial c’est-à-dire politique,
selon que l’on accepte de reconnaître
pleinement l’Autre et ses droits, ou
que l’on ne songe qu’à gagner du
temps pour pratiquer la politique du
fait accompli, on produit une certaine
conception de la société française
et d’un dialogue respectueux de la
République avec ses minorités ». Un
livre particulièrement utile par les
temps qui courent.
J.-P. H.
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