Le Débat Stratégique Nº77 -- Novembre 2004
La recomposition de l’industrie d’armement en Europe est en marche
Par Jean-Paul Hébert
Le Débat Stratégique soulignait cet
été que le mouvement de concentration
industrielle avait repris en Europe après
3 années 2001-2003 peu actives[1]. En
octobre 2004, il s’accélère.
C’est d’abord l’annonce de la fusion
en France de Snecma et Sagem. Cette
décision surprise a suscité beaucoup
d’interrogations. Si le motoriste était
sur la liste des privatisables depuis
1993 et si sa direction avait insisté
pour que cette privatisation se fasse,
ces conditions n’étaient pas prévues.
Les activités industrielles des deux
groupes sont assez différentes : entre
le motoriste et l’électronicien il y a au
premier abord peu de synergies même
si l’on peut escompter que la part croissante
de l’électronique donnera plus
de consistance à ce rapprochement ;
a priori, cette fusion paraît répondre
à des objectifs managériaux. Snecma
a, ces dernières années, procédé à des
opérations de croissance externe en
prenant le contrôle du groupe Labinal
(essentiellement le motoriste pour
hélicoptère Turboméca) et de l’avionneur
Hurel-Dubois, après avoir absorbé
sa filiale, la société européenne de
propulsion (SEP). Sagem de son côté
s’est renforcé en absorbant lui aussi
ses filiales Silec puis SAT et en prenant
le contrôle de SFIM industries. Mais
ces groupes n'avaient plus que peu de
possibilités de continuer des opérations
de ce type, surtout depuis que les
motoristes Fiat avio en Italie et MTU en
Allemagne avaient été rachetés par des
fonds américains, asséchant ainsi les
occasions de croissance pour Snecma.
Leur fusion va donner naissance à un
ensemble qui aura un chiffre d’affaires
voisin de 10 milliards d’euros, dont
le quart dans la défense, et les situera
parmi les entreprises majeures dans le
domaine militaire. Ces 2,5 milliards
d’euros le situent en effet aux environs
du onzième rang mondial, et a fortiori
font naître un acteur majeur au plan
européen, puisque le critère de la taille
économique est devenu central ces
dernières années dans les processus de
fusion, absorption et alliances. Que les
synergies industrielles soient faibles
entre les deux groupes n’est donc pas
forcément un obstacle préoccupant si la
croissance réalisée permet au nouveau
groupe d’améliorer son rapport de force
dans les manœuvres à venir.
Le mouvement prend de l’ampleur
avec l’éventualité d’une prise de contrôle
de l’électronicien Thales par
EADS qui deviendrait ainsi un groupe
d’une taille et d’une diversité comparable
à son rival américain Boeing.
Dans le même temps, l’italien Finmeccanica
(3.7 milliards $ de chiffre
d’affaires dans la défense en 2002)
dénoue son alliance avec le britannique
BAE Systems en dissolvant leur société
commune AMS (Alenia Marconi Systems).
Par ailleurs, Le groupe italien
rachète à BAE Systems ses activités
d’avionique dont le regroupement avec
les autres activités de même nature
va donner naissance au deuxième
ensemble européen d’électronique de
défense. Les autres relations entre
BAE Systems et Finmeccanica ont de
fortes probabilités d’être également
réorientées. La stratégie de Finmeccanica
s’infléchit et des discussions
vont démarrer avec les autres groupes
européens, EADS et Thales.
La recomposition industrielle de
l’armement est loin d’être encore
achevée. Les mois qui viennent seront
importants.
Jean-Paul Hébert
[1] Débat Stratégique n° 75, « Europe de l'armement : la reprise du mouvement ».
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