Le Débat Stratégique Nº78 -- Janvier 2005

Le « Discours de la Liberté » et la guerre

Par Alain Joxe


Le 20 janvier 2005 le Président Bush n’a pas pu prononcer un discours «churchillien», réaliste et sincère, à la hauteur des défis que l’Amérique se prépare à affronter, au nom d’une mission divine, qui lui confère un leadership sur l’Humanité entière. L’échec militaire et politique grave de la guerre d’Iraq se confirme ; les « élections » portant au pouvoir quelques candidats régionaux sont une crise caricaturale de la démocratie qui ne garantit, en rien, que « désormais la guerre soit entre les insurgés fascistes et le peuple iraquien » (Thomas Friedman I. Herald Tribune, 04-02-05, p. 7) ; la situation militaire est une crise de l’armée américaine d’occupation, frappée par de nombreuses désertions et dans l’obligation de recourir à de ruineuses sociétés de mercenaires. L’impasse économique symbolisée par l’énormité des déficits budgétaires et commerciaux des Etats- Unis, est systématiquement passée sous silence. Le refus des alliés de participer à cette guerre, le freinage du monde entier face à l’idée d’une fuite en avant par attaque aérienne de l’Iran, sont ignorés par l’unilatéralisme américain.

Deux inflexions européistes


L’Europe parait cependant avoir doublement influencé Washington :

1) le changement du vocabulaire stratégique : la « guerre sans fin contre le terrorisme « n’est plus mentionnée : « le terrorisme » est remplacé par la tyrannie », comme l’a noté Brzezinski. Au lieu de rallier des alliés par la peur face au terrorisme, Bush parle de les rallier autour de l’ardeur de la défense de la liberté, face à la tyrannie.
2) Un certain changement dans la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens annonce éventuellement un ralliement aux positons européennes favorables à une paix négociée, qui soit rendue obligatoire, au plus fort, et pas seulement au plus faible.

Le Président s’attendait à ce que les Européens lui rendent grâce d’avoir modifié dans un sens idéaliste la description de la guerre globale et dans un sens réaliste le management de la paix israélo-palestinienne, et fit en échange des concessions, en matière d’OTAN et de commandement militaire de l’empire. Surpris par l’interprétation du discours comme belligène, qui prévaut chez les diplomates, le staff de la Maison Blanche a ensuite indiqué que le texte du discours n’était pas une déclaration de ligne politique, mais plutôt un discours d’apparat, et minimisé sa portée réelle.

Tournant stratégique « littéraire » ?


On attendra quelques faits concrets, pour préciser le contenu stratégique de ce « tournant littéraire ». Le lyrisme de la liberté contre la tyrannie remonte aux pères fondateurs et veut passer pour un recentrage sur les grands principes communs de la démocratie. Mais :
1) La Liberty des pères fondateurs était celle des hommes libres : elle n’interdisait pas du tout l’esclavage ; ce n’est pas notre Liberté, Egalitaire et Fraternelle.
2) Les tyrannies au pilori sont des Etats-nations réels, non des réseaux ; si désormais toutes les tyrannies sont l’objet d’une offensive généralisée, le leader militaire de l’occident global devrait partir en guerre contre la Chine, qui couvre les déficits US en acceptant les bons du trésor fédéraux, l’Arabie Saoudite et son pétrole, le Pakistan qui contient l’islamisme par un militarisme nucléaire et même la Russie poutinienne, pas seulement contre la Corée et l’Iran. Il y aurait danger de guerre mondiale. Dans le but de renforcer cette mimique offensive M. Rumsfeld relance un programme de production de « petites armes nucléaires » pouvant être utilisées « réellement » dans des conflits limités, et cherche à démanteler toute capacité d’armement nucléaire autonome.

Ces postures sont à la limite de l’irresponsabilité : la Secrétaire d’Etat Rice a dû aussi en modérer la signification dans sa tournée d’Europe.

L’histoire enseigne que le leadership présidentiel américain exige périodiquement la construction de pouvoirs de guerre exceptionnels au profit de l’exécutif. La disparition de l’ennemi soviétique n’est pas suffisamment compensée par l’apparition du terrorisme islamiste qui d’ailleurs a cessé d’attaquer directement les Etats-Unis. On peut toujours croire que l’imagerie guerrière est surtout à usage politique, qu’il ne faut donc pas la prendre trop au sérieux. Elle ne cherche pas à convaincre le Monde, mais seulement l’opinion interne, ignorante et manipulable. Mais s’il n’est pas sérieux quand il s’adresse au peuple américain, le président n’est pas réellement démocrate, et l’inquiétude demeure entière sur sa stratégie de promotion violente de la démocratie.

L’immoralité du ressentiment


D’une certaine façon, M. Bush reconnaît que la Tyrannie a son fondement dans la pauvreté, par son recours à un vocabulaire moralisateur. La notion de tyrannie est liée, pour lui, à la persistance du ressentiment et de la haine. Ce ressentiment et cette haine, dit-il, ne peuvent être combattus que par la force de la liberté, par définition, opposée à la force de la tyrannie.

Avec une certaine roublardise, le discours moralisateur du Président Bush inverse ainsi la cause de la tyrannie et la conséquence stratégique de la Liberté. Pour lui, la haine et le ressentiment populaire sont les causes de la tyrannie, ennemi des libertés politiques ; pour le reste du monde « le ressentiment » islamiste, national ou social, est la conséquence des abus de la Liberté des oligarchies économiques transnationales. C’est une conséquence de cette partie de la Liberté des élites qui exige le servage des peuples dans les pays soumis aux mécanismes impitoyables du marché. L’inégalisation néo-libérale promet partout la promotion de nouvelles normes répressives.

La réforme du vocabulaire stratégique du 20 janvier aura donc des effets limités sur tout esprit libre, pour qui la liberté politique ne va pas sans lutte contre l’esclavage économique, contre la dualisation des niveaux de consommation et l’asservissement des exclus sous surveillance électronique paramilitaire.
Pour un contre-discours européen


Le discours lyrique bushiste est fait pour brouiller la perception stratégique de cette réalité tragique dans la partie de l’opinion américaine qui reste politiquement naïve et qui est d’ailleurs à peine majoritaire. Pour l’opinion mondiale, c’est la trace d’une démesure et d’une crise grave du système impérial. Il serait désormais excellent que l’Europe, plutôt par ses organes élus, se donne la tâche de proposer un discours stratégique commun à la gauche, à la social démocratie, et à la démocratie chrétienne, offrant en langage clair une perspective globale, différente, porteuse d’une espérance plus cohérente. Pour autant que l’Europe ne reste pas liée au modèle strict de dérégulation néolibérale.

Alain Joxe



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