Le Débat Stratégique Nº78 -- Janvier 2005

Les enjeux du nucléaire iranien

Par M. A. Oraizi


Depuis 40 ans, les gouvernements iraniens successifs s'efforcent de donner à leur pays une capacité nucléaire. Ils avaient pour but de le substituer à la ressource pétrolière, d'aider au développement d'un pays qui connaît aujourd'hui un taux de chômage de 20 %, une inflation galopante, une extension de la pauvreté et l'absence d'investissements directs étrangers.

Par ailleurs, et bien que l’Iran ait conclu en 74 un accord de vérification avec l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA), il a toujours été soupçonné de chercher à se doter de l’arme nucléaire. En 2002 des images satellitaires révèlent la construction d’un site d'enrichissement d'uranium (edu). M. El-Baradei se rendit à Téhéran (fév. 03) où il obtint des informations partielles aboutissant à une mise en demeure (le 12-09-03). Les EU souhaitaient que ce dossier aboutisse à une résolution du Conseil de sécurité, mais une troïka européenne (Fce, RFA, UK) parvint (le 21-10-03) à la signature par Téhéran du protocole additionnel du TNP en décembre et à la suspension des activités d'edu. Malgré des doutes sur cette interruption, la troïka parvint à un nouvel accord en nov. 04 évitant à nouveau le passage à l'ONU.

Contexte national et régional


D’un point de vue national, les Iraniens veulent montrer leur capacité d’acquisition d’une telle technologie malgré les embargos économiques, commerciaux, et technologiques imposés depuis 79 par Washington. Téhéran désire afficher sa volonté d’indépendance et se considère juridiquement dans son droit.

Régionalement, la recherche du nucléaire militaire est (serait) une stratégie de dissuasion face à ses voisins : les Talibans afghans (toujours actifs), le Pakistan nucléaire où les fondamentalistes sunnites sont influents, les Azerbaïdjanais, les Turcs (OTAN), les Saoudiens, et les EAU. Selon Téhéran, l’Iran n’a plus de frontière avec l’Irak, mais avec Israël ; ni même de frontières avec ses voisins mais avec les EU. Pourtant, le président iranien, Khatami a déclaré le 21-09-04 : « Je déclare au monde entier [...] que nous n’allons pas fabriquer d'armes nucléaires... nous sommes opposés aux armes atomiques et les considérons contre l’humanité »[1]. L’Ayatollah Khamenei a lancé une fatwa : « la fabrication des armes atomiques est interdite selon les préceptes islamiques ».

Pourtant, ce dossier inquiète les Occidentaux, avant tout les EU et Israël .

Dès 2001, Washington proclame qu’il est temps de « prendre des mesures contre Téhéran », le programme nucléaire iranien est « inacceptable ». C. Powell prône la saisine du Conseil de sécurité. Le chef de la délégation américaine à l’AIEA, J. Senders affirme que la récente résolution envoie à Téhéran « un signal absolument clair », et le secrétaire américain à l’énergie, S. Abraham renchérit : « il y a un compte à rebours pour l’Iran »[2]. Pour « instaurer la démocratie dans le Grand Moyen- Orient... des guerres préemptives peuvent être déclarées contre ceux qui pourraient menacer les politiques américaines, unilatéralement si nécessaire »[3]. Aujourd’hui le scénario se complique du chaos irakien, où les chiites du sud (arabes et non persans) ont obtenu une majorité aux élections et sur lesquels Téhéran conserve une influence.

L’autre principale opposition à ce programme vient d’Israël[4]. Un Iran nucléaire signifie un changement dans la configuration de puissance au Moyen- Orient. Fin juillet 2004, Israël qui suit de très près l’avancement du programme iranien, déclarait envisager des « frappes préventives contre les sites iraniens ». Pour le sous-secrétaire d’Etat américain au désarmement, J. Bolton : « le monde entier... vivra dans un cauchemar avec un Iran atomique ». La réaction israélienne peut aller jusqu'à une attaque préemptive visant les infrastructures, comme celle d'Osirak, en Irak en 1981[5]. Le ministre israélien de la Défense, S. Mofaz et le chef du Mossad, M. Dagan présentent le nucléaire iranien comme une grave menace pour Israël et pour le ministre des affaires étrangères, Shalom : « l’Iran a remplacé Saddam en tant que premier exportateur mondial du terrorisme »[6].

Un affrontement paradoxal


Une frappe provoquerait un sursaut nationaliste iranien sur lequel le clergé, touché dans son pouvoir politique et économique pourrait retrouver un consensus.

Pourtant, l’Iran pourrait être un partenaire stratégique pour Washington. La question afghane pose aux Iraniens de grands problèmes : opposition des Talibans, trafic violent narco-économique et immigration massive ;Téhéran soutient le gouvernement de Karzai. En Irak, les autorités iraniennes ont apaisé les chiites du sud. Enfin, leur intervention auprès du Hezbollah libanais et du Djihad islamique palestinien contiennent ces derniers. Téhéran assure aussi la sécurité d’une grande partie du trafic pétrolier du golfe Persique. Globalement, le chi’isme ne privilégie pas la guerre, au contraire des radicaux sunnites, surtout les Wahhabites.

Avec l’arrêt de l’edu, les choses sontelles changées ? Le 15-11-04, J. Solana déclarait : « A welcome agreement, and potentially it is the start of a new chapter in our relations ». Washington a d'abord semblé accueillir la promesse de Téhéran. Mais à la Conférence de presse de Blair / Bush, Ce dernier répondait à une question sur « Nuclear weapon » : « No, we don’t want Iran to have a nuclear weapon, and we’re working toward that end »[7].

Les européens pourront-ils préserver leur position de médiation dans une situation où les acteurs principaux (EU et Iran) maintiennent des objectifs incompatibles ?

M. A. Oraizi

[1] - IHT, 21-09-04.

[2] - Le Monde, 18-09-04.

[3] - Robert Jervis, « Understanding the Bush Doctrine », Political Science Quarterly, vol. 118 n° 3, Fall 2003, p. 365 et M. A. Oraizi, « La guerre asymétrique et l’affaire Ben Laden », 02-10-01, www.aaa-ici.org.

[4] - Ashton B. Carter, « How to Counter WMD », Foreign Affairs, vol. 83, n° 5, September/October 2004, p. 72-85.

[5] - En août 04, en réponse aux tests israéliens du missile anti balistique Arrow II, l’Iran testait son missile Shahab 3. Les Forces Aériennes d’Israël [FAI] ont un programme de frappe sur les installations nucléaires et de missiles de l’Iran. Les moyens et les capacités sont : 25 F-15 I, les F-16 (A, B, C, D à longue portée avec missiles airsol Popeye), les 100 F-16 I (livraisons en décembre 04), les 500 bombes « bunker busting » (Haaretz), les sous-marins Dolphin avec les missiles nucléaires Popeye Turbo, et les missiles balisitiques Jéricho II, Shavit. Cf. James Fallows, « Will Iran Be Next ? », The Atlantic Monthly, December 2004, p. 100-110.

[6] - Haaretz, 08-10-03

[7] - www.whitehouse.gov/news/releases/2004/11, « President and Prime Minister Blair Discussed Iraq, Middle East », The East Room.



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