Le Débat Stratégique Nº78 -- Janvier 2005

Transformations 1990-2005 du système français de production d'armement

Par Jean-Paul Hébert


Contrairement aux thèses qui soutiennent l’idée d’une immobilité, voire d’une immuabilité du système de l’armement, ce paysage s’est profondément modifié en France depuis quinze ans. Le rapport de Jean-Michel Boucheron[1] sur le projet de loi de programmation 1992-1994 fournit une base de comparaison avec des données sur 31 entreprises majeures de la défense pour l’année 1990. On se borne ci-dessous à montrer les changements de structures (propriété du capital, organisation, contrôle) : le tableau est édifiant. Il s’agit bien d’un bouleversement majeur.

Tout d’abord, on constate évidemment un recul majeur de la place de l’Etat dans le capital des firmes : la privatisation s’est effectuée (totalement ou partiellement) pour Thomson- csf, l’Aérospatiale, la CGE, la Snecma, Eurocopter, sextant avionique, RVI, Hispano-Suiza, Messier- Bugatti, Auxilec, Socata. Seuls restent encore entièrement détenues par l’Etat les anciennes activités d’arsenal, aujourd’hui en sociétés de droit commun : GIAT Industries pour l’armement terrestre et DCN pour l’armement naval.

L’européanisation est en marche avec le développement du groupe franco-germano-espagnol EADS (de droit néerlandais) dans lequel ont été fondus Aérospatiale-Matra Haute technologies, l’allemand Dasa et l’espagnol Casa. De son côté Thomson-csf devenu Thales s’est considérablement renforcé en Grande-Bretagne et est aujourd’hui le deuxième producteur de défense de ce pays. SNPE a commencé à fusionner certaines de ses activités avec les Scandinaves et Renault véhicules industriels a été cédé au suédois Volvo.

Les structures mêmes des firmes ont été profondément modifiées : la structure classique des sociétés du système était une grosse maisonmère avec un périmètre réduit de consolidation de filiales. Aujourd’hui cette structure est presque disparue, sauf pour Dassault Aviation : la plupart des firmes ont filialisé leurs différentes activités : Aérospatiale avait ouvert la voie avec Airbus d’une part pour les avions civils et Eurocopter (regroupant les activités française et allemande). mais tour à tour la Snecma, la SNPE, Alcatel (ancienne CGE) ont fait de même.

Certaines firmes ont procédé à des opérations de croissance externe à marches forcées : la Sagem a successivement fait absorber sa sous- filiale Silec par sa filiale SAT, avant d’absorber celle-ci à son tour. Puis elle a pris le contrôle de la SFIM. La Snecma de son côté a pris le contrôle de Labinal (et donc du motoriste Turboméca). Elle a également absorbé sa filiale la société européenne de propulsion, avant, faute d’avoir la possibilité d’enchérir dans les ventes des motoristes européens MTU en Allemagne, Fiat Avio en Italie ou ITP en Espagne, de conclure une fusion surprise avec la Sagem, formant ainsi un groupe d’environ 10 milliards d’euros de chiffres d’affaires.

Au moment où s’accélèrent les manoeuvres pour fusionner DCN et Thales de façon à former un groupe naval de taille à participer aux restructurations européennes, et où s’expriment des appétits de toutes sortes de la part des plus grands groupes européens et américains, ces derniers ayant déjà pris des positions importantes dans l’armement terrestre, il était prudent pour un groupe de taille moyenne comme la Snecma de se renforcer même si cette croissance répond plus à une logique managériale qu’industrielle.

La privatisation, l’européanisation, la concurrence accrue avec les producteurs américains dessinent aujourd’hui un visage de l’industrie d’armement bien différent de celui d’il y a quinze ans, sans qu’on sache encore dans quelle mesure les caractéristiques nouvelles de ce système construiront l’autonomie stratégique de l’Europe.

Jean-Paul Hébert


chiffre d'affaires armement en €
(données 1990)
contrôle en 1990
devenu en 2004
Thomson-csf 4 459
Thomson SA : 59,2%
marché : 38,8 %
autocontrôle : 2 %
Changement de nom : Thales. Privatisé en 1997. Capital :
secteur public : 31,8 %. Alcatel : 9,5 % Dassault : 5,7 %.
Flottant/salariés : 47,4 %. autocontrôle : 5,6 %.
DCN
3 211

La direction des constructions navales de la DGA a été transformée en société de droit privé, capital détenu par l'Etat.
Aérospatiale
2 349

Fusionné avec Matra Hautes Technologies puis fondue dans EADS.
Dassault Aviation 2 036

Inchangé.
GIAT Industries 1 654 [2]

A dû recéder FN-Herstal. Les effectifs du groupe sont passés
de 17 000 à 6 100 en 2004 et devraient tomber à 3 000 en
2006.
Matra 1 055

Fusionné avec Aérospatiale en 1998 puis fondu dans EADS en 1999.
Compagnie générale
d'électricité (CGE)
~1 000 [3]

Prend en 1991 le nom d'Alcatel Alsthom qui devient en 1998 Alcatel.
Snecma
778
Etat
Fusion absorption de la Sagem en 2004 et capital ouvert.
Eurocopter 750
Aérospatiale/Dasa
EADS (structures de contrôle simplifiées).
Dassault Electronique 440
Dassault Industries
Apporté à Thales (ex-Thomson-csf) et fondu dans Thales Systèmes Aéroportés SA (ex-Thomson-csf detexis).
Sextant avionique
353
contrôle paritaire
Aérospatiale
Thomson-csf
Devenu Thales avionics ; contrôle total de Thales.
SNPE 329
Etat
Réorganisé en cinq filiales, les activités explosifs militaires étant intégrées dans Eurenco France (avec Saab et Patria) avec effet rétroactif au 01-07-03.
SAGEM
319

Fusion avec Snecma en 2004.
Labinal
282

Passé sous le contrôle de la Snecma.
Turboméca 242
Labinal
Passé dans le groupe Snecma.
RVI
~220
Renault SA Cédé à AB Volvo en 2001.
Thomson TRT défense
208
Thomson-csf Fondu dans les activités du groupe Thales.
Thomson Brandt armements 181
Thomson-csf Regroupé en 1994 avec les activités armement terrestre de Dasa dans TDA.
SAT 179
SAGEM
Absorbe la SILEC en 1996 puis est absorbé par sa maison mère SAGEM en 1998.
Alcatel espace 130
Alcatel Devenu Alcatel space industries.
SEP
société européenne de
propulsion
~130
Snecma : 51,93 %
Aérospatiale : 13,69 %
Snpe : 8,57 %, etc.
Passé sous contrôle total de Snecma en 1997 et transformé en division de la société.
Hispano-Suiza
123
Snecma L'activité nacelles et inverseurs de poussées est filialisée sous nom de Hispano-Suiza, Aérostructures en 1997 puis fusionnée en 2001 avec Hurel-Dubois sous le nom de Hurel-Hispano.
Messier-Bugatti
114
Snecma Ex-Messier-Hispano-Bugatti. Ses activités de trains d'atterrissage ont été fusionnées en 1994 avec celles de Dowty (Group) sous le nom de Messier-Dowty. Passe sous contrôle total de Snecma en 1998.
SFIM
108
nav mixte/Framatome
Racheté et absorbé par la SAGEM en 1999.
Framatome 103
Alcatel/CEA-I
Framatome ANP est filiale à 66 % de Areva et à 33 % Siemens.
Mécanique Creusot-
Loire (MCL)
86
CLI (66)
Passé sous contrôle de GIAT-Industries en 1992.
Lucas Air Equipement
75
Groupe Lucas
En 2003, LucasVarity passe sous contrôle du groupe américain TRW après une OPA de 6,5 milliards $.
Panhard-Levassor
~70
filiale de PSA Cédé à la société nouvelle des automobiles Auverland (SNAA)
Lohr industrie
67
familial
Soframe a repris au 01-01-00 les activités militaires de Lorh industries.
Creusot-Loire Industrie (CLI)
39
Usinor Sacilor Aujourd'hui, groupe Arcelor, sorti de l'activité défense.
Auxilec
32
Thomson-csf Intégré dans Thales avionics.
LCTAR
28
Thomson-csf Intégré dans Thales.
SOGITEC 20
Dassault Aviation
Sogitec Industries.
Socata 14
Aérospatiale
Devenue EADS Socata.
Hurel-Dubois 9
navigation mixte Passe sous le contrôle de la Snecma en 2000 et est fusionné l'année suivante avec Hispano-Suiza Aérostructures pour devenir Hurel-Hispano.


[1] Boucheron J. M., Rapport au nom de la Commission de la défense nationale et des forces armées 1992-1994, Assemblée nationale, Document n° 2935, 7 octobre 1992, 2 tomes, 965 pages.

[2] données 1991.

[3] la CGE n'était (curieusement) pas incluse dans la liste de Jean-Michel Boucheron. Le montant de son chiffre d'affaires militaire est une estimation de l'auteur. Il en est de même pour les données concernant Panhard-Levassor, RVI et la Société européenne de propulsion.

[4] en janvier 2005.



Retour au sommaire
©CIRPES