Le Débat Stratégique Nº78 -- Janvier 2005
Les conséquences de la « révolution orange » en Ukraine
Par Charles Cordonnier
La victoire de Iouchtchenko lors des
élections présidentielles est le produit
de deux mouvements. Le premier,
très présent dans les villes du centre
et à Kiev demande une meilleure gouvernance
politique, administrative
et économique (fin de la corruption,
transparence de la vie publique, élimination
d’un système mafieux associant
autorités politiques et bénéficiaires du
partage de la propriété d’État soviétique).
Le second poursuit des objectifs
nationalistes (refoulement de l’influence
politique et culturelle russe, développement
de la langue ukrainienne au
détriment du russe, défense de l’église
grecque catholique, méfiance à l’égard
du patriarcat orthodoxe de Moscou,
barrières administratives à la circulation
des biens et des personnes avec la
Russie).
En face, le camp de Viktor Ianoukovitch
rassemblait les partisans du renforcement
des liens économiques avec
la Russie, les orthodoxes soumis au
du patriarcat de Moscou et hostiles
aux grecs catholiques mais aussi les
profiteurs d’un système politique et
économique autoritaire, d'une coruption
généralisée et discrédité par les scandales
affectant la personne et l’entourage
du Président Koutchma.
Chacun des deux camps a bénéficié
de soutiens extérieurs. Celui du pouvoir
russe était le plus manifeste et le plus
maladroit. Celui des États-Unis et de
certains gouvernements et courants
occidentaux, plus discret, pouvait tirer
argument de l’engagement démocratique
de Viktor Iouchtchenko et a utilisé
le canal d’ONG. Il a été financièrement
significatif[1] et a appuyé des initiatives
hostiles à la Russie et à l’usage de
la langue russe, langue maternelle de
44 % des Ukrainiens[2].
La situation politique ukrainienne ne
peut donc pas être réduite à un affrontement
entre des forces démocratiques
et des partisans d’un régime autoritaire.
L’élection constituait un nouvel épisode
de la lutte d’influence que se livrent
les États-Unis et la Russie dans l’ancien
espace soviétique. Les résultats
respectifs des deux candidats lors de la
répétition du deuxième tour montrent
que leur opposition s’enracine dans des
divergences d’attitudes et d’aspirations
entre les différentes régions (Iouchtchenko
a recueilli 96 % des voix dans
la région de Ternopol et Ianoukovitch
93,5 % dans celle de Donetsk[3]).
Conséquences sur la Russie
Les tentatives de Poutine de construire,
sur le territoire de l’ancienne URSS, une
organisation à dominante économique
sur le modèle de l’Union européenne
apparaissent désormais ruinées. L’opinion
russe sera sensible à cet échec.
En décembre 2004, 70 % des Russes
auraient suivi avec intérêt les évènements
d’Ukraine, 39 % ayant de la sympathie
pour Viktor Ianoukovitch contre
8 % pour Viktor Iouchtchenko[4].
Autre projet russe hypothéqué : celui
d’établir un partenariat stratégique avec
les Etats-Unis et leurs alliés au nom
de la lutte contre le terrorisme. Cette
orientation n’empêche pas la marginalisation
politique de la Russie. Il faut
donc s’attendre à un rapprochement
entre la Russie et les pays susceptibles
de les aider à lutter contre cette marginalisation.
La coopération militaire
entre la Russie et la Chine devrait
s’intensifier.
La Russie n’en abandonnera pas pour
autant ni son objectif fondamental :
moderniser son économie, ni sa politique
générale de coopération avec
les États-Unis et l’Union européenne
et acceptera les concessions indispensables
pour resserrer ses liens
économiques avec l’Union européenne
et adhérer à l’OMC. Le rapprochement
de l’Ukraine avec l’OTAN n’aura pas
d’incidence sur cette politique.
Conséquences pour l’Union
Les pays de l’Union européenne risquent
de se trouver en présence d’un
problème difficile : accueillir et soutenir
la « nouvelle Ukraine » sans
encourager la construction à sa frontière
orientale remettant en cause de manière
radicale ses relations historiques avec
la Russie[5].
Le nouveau gouvernement ukrainien
demandera à l’Union européenne une
perspective d’adhésion. Il est en effet
confronté à des tâches écrasantes :
réformer une économie encore très
marquée par son empreinte soviétique,
de la réorienter vers l’Ouest malgré son
intégration historique au tissu industriel
soviétique et relever un niveau de vie
très faible, par comparaison notamment
avec celui de la Russie (en 2001 le
PIB par tête de l’Ukraine était de 855
euros contre 2382 pour la Russie)[6].
Viktor Iouchtchenko a suscité, dans son
électorat « moderniste », des attentes
auxquelles il doit rapidement répondre.
Ils doivent aussi empêcher que se creuse
le fossé entre l’Ukraine nationaliste
de l’Ouest et l’Ukraine russophone
et russophile de l’Est. Cette tâche
de réconciliation nationale, après les
élections, est compliquée par le fait
que les secteurs les plus dynamiques de
l’économie ukrainienne (chimie lourde,
acier) se concentrent dans les régions
orientales du pays et bénéficient de
l’effet d’entraînement de la croissance
russe[7].
L’Union européenne devra proposer à
l’Ukraine un partenariat plus étroit que
celui que la Commission envisageait
dans le cadre de ses propositions de «
nouveau voisinage ». et sans doute une
perspective d’adhésion à long terme.
Aux yeux des nouveaux membres de
l’Union un refus serait interprété comme
repoussant l’Ukraine dans l’orbite de la
Russie. L’ouverture à l’Ukraine devra
être complétée par le resserrement des
ses liens, notamment économiques,
avec la Russie dans le cadre de l’accord
de partenariat et de coopération de 1997.
Il est indispensable d’éviter que des
relations nouvelles avec l’Ukraine ne
s’accompagne d’un gel des initiatives
en direction de la Russie. Une situation
de « paix froide » sur le continent,
interdirait à l'Union d'avancer vers plus
d’autonomie stratégique. L'hostilité
à la Russie, souhaitée par certains
atlantistes[8] l’enfermerait dans un
« camp occidental » au sein duquel
la prépondérance des États-Unis la
priverait de toute réelle liberté d’action.
Le retour à une confrontation politique
d’ensemble entre l’« Occident » et la
Russie, dangereuse, pourrait inciter
la Russie à abandonner sa politique
de coopération internationale dans
les domaines de la lutte contre la prolifération
ou la stabilisation des zones
de crise, notamment au Proche et au
Moyen Orient. Certains commentaires
sur le régime russe sont paradoxaux.
Si ce régime n’a plus rien de commun
avec les « valeurs occidentales »,
pourquoi en attendre une attitude de
coopération avec les Etats-Unis et
l’Union européenne, par exemple à
l’égard des efforts iraniens pour accéder
à l’arme nucléaire ?
Des commentateurs influents estiment
en Russie[9] que l’entrée anticipée de
l’Ukraine à l’OMC, pour des raisons
politiques, ne peut qu’être bénéfique
à l’économie russe, même si la Russie
doit attendre pour y adhérer. Même
le refus de l’Ukraine de participer
à l’espace économique commun que la
Russie souhaite constituer avec elle, le
Kazakhstan et la Biélorussie n’est pas
nécessairement contraire aux intérêts
russes s’il s’accompagne d’un rapprochement
avec l’Union européenne. La
Russie en tant que premier investisseur
étranger en Ukraine trouverait avantage
à l’intégration de cette dernière
dans l’espace économique ouest-européen.
La Russie pourrait accepter que
l’Ukraine se tourne vers l’Ouest, en
espérant profiter de cette évolution.
Si les portes de l’Union s’ouvrent à
l’Ukraine, la question de l’intégration
économique et politique du continent
européen tout entier sera posée dans
des termes nouveaux.
Dans l'adhésion de l'Ukraine à l'Union
européenne, ce n'est pas seulement la
question des relations entre ces deux
partenaires qui est posée mais aussi celle
de l'intégration économique, juridique
et politique de la Russie au sein d'un
ensemble paneuropéen à construire.
De même que l'adhésion de la Turquie
à l'Union européenne ne peut se concevoir
indépendamment d'une stratégie
à l'égard du Moyen-Orient, de même
l'adhésion de l'Ukraine à l'Union est
indissociable du destin européen de
la Russie.
Charles Cordonnier
[1] L’administration Bush aurait dépensé 65 millions de dollars en faveur de Viktor
Iouchtchenko, Jean-Marie Chauvier, Les multiples pièces de l’échiquier ukrainien,
Monde diplomatique, janvier 2005.
[2] The ukrainians, unexpected nation, A. Wilson, Yale University press, 2002.
[3] tsentralna vibortcha komissiya oukraïni (www.cvk.gov.ua).
[4] Sondage VTSIOM, communiqué n° 148, 24-12-04, www.wciom.ru
[5] L’intégration de l’est de l’Ukraine à la Russie date de 1648.
[6] Wider Europe-neighbourhood, communication de la Commission (11 mars 2003).
[7] La seule région de Donetsk assure près de 20% de la production industrielle de
l’Ukraine ; From exit to take-over, the evolution of the Donbass as an intentional
community, Vlad Mykhnenko, The central European University and open society
Institute.
[8] Janusz Bugajski (Cold peace, Russia’s new imperialism, Center for Strategic and
International Studies, 2004).
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